Actualités

« Red Socks », Artur Muharremi, 1958

La morale dans les chaussettes

La loi pour la moralisation perd pied


Aux origines de l’excuse bidon

« Responsable, oui, mais pas coupable. » La célèbre locution, popularisée par les Inconnus, décrit non sans humour la politique française des années 90. À l’époque, pourtant, le téléspectateur d’Antenne 2 esquisse à peine un sourire. Il se verse un verre – un « torchon, chiffon, carpette », cela va de soi – puis l’avale d’une traite. Il a du mal à en rire : il sait que le Jeu de la Vérité Vraie n’est pas à l’origine de cette incartade.

En effet, quelques mois plus tôt, Georgina Dufoix, ministre des Affaires Sociales, justifiait des centaines de morts dans l’affaire du sang contaminé. « Je me sens profondément responsable. Pour autant, je ne me sens pas coupable, parce qu’à l’époque, on a pris des décisions dans un certain contexte, [ça] nous paraissait juste. » C’était pourtant évident : malgré tout le talent des Inconnus, seule une véritable personnalité politique pouvait inventer une telle escapade.

Faites ce que je dis, pas ce que je fais

Autres temps, même mœurs. L’actuelle ministre du Travail, Mme Pénicaud, était auparavant DRH de Danone. En 2013, l’entreprise lui demande de supprimer 900 emplois. Jusque là, rien de surprenant : l’opération est monnaie courante dans la rivière de l’argent. La DRH s’exécute. Quelques mois après, profitant de la montée des actions générée par le plan de licenciement, elle revend 55 000 stock-options. Elle s’arrogera alors un joli chèque de 1,13 millions d’euros.

Plus de 80 ans de SMIC net, engrangés en un jour, sur le malheur de 900 personnes. La manœuvre passe mal. Pourtant, rien d’illégal. Mme Pénicaud n’a rien à se reprocher : elle est de toute bonne foi. On est loin du délit d’initié qui lui est reproché. Peut-on, dans un système capitaliste, accuser quelqu’un de profiter d’une bonne occasion ? Pas vraiment. Ce qui peut être mis en doute, cependant, c’est la moralité de l’affaire. Surtout en pleines discussions sur la moralisation de la vie politique.

Des réformes contradictoires

« Immoral, oui, mais pas illégal. » C’est là, finalement, le seul moyen de justification de Mme Pénicaud. Car la ministre du Travail et son parti, la République en Marche, souhaitent faciliter les licenciements et revoir le plafonnement des indemnités prud’homales. Soi disant que, soulagés, les patrons embaucheraient de nouveau. Pourtant, les 20 milliards de chiffre d’affaires de Danone en 2013 n’ont pas empêché l’entreprise de licencier 900 cadres. « Le plaisir et la santé », qu’ils disaient.

Alors, voit-on apparaître un nouveau Jeu de la Vérité Vraie ? Pas sûr. Mme Pénicaud et son parti ne sont pas vraiment coupables de la situation actuelle. Cependant, en encourageant les pratiques cyniques des grandes entreprises, ils restent responsables de sa pérennité. Une fois n’est pas coutume, on en revient à l’excuse originelle : « Responsable, oui, mais pas coupable. » Tout à coup, la loi de moralisation semble bien inutile. Mais après tout, rien n’arrive à la cheville d’un mauvais politicien. Surtout pas sa morale, confortablement tapie au fond de ses chaussettes.

Antoine Monchaux
Oeuvre d’en-tête : Artur Muharremi, « Red Socks », 2013

Adrien Quatennens

Pouvoir excessif, légitimité douteuse et débat stérile

Faut-il revoir le mode de scrutin des élections législatives ?


    La belle prise de parole du jeune député Adrien Quatennens ou les énigmes de François Ruffin lancées à l’Assemblée nationale ont enflammé la toile ces derniers jours. Cependant, ces belles prestations orales des agitateurs de la France Insoumise ne sauraient masquer une réalité beaucoup plus sombre, l’opposition parlementaire sonne creux, incapable d’exercer son rôle de contre-pouvoir. En pleine discussion sur la future réforme du Code du travail, les différents députés d’opposition, de droite comme de gauche, se retrouvent dans l’incapacité d’agir.

    En effet, leurs amendements sont systématiquement refusés par une Assemblée nationale au teint monochrome. Le responsable de ce blocage démocratique n’est autre que le score élevé de LRM aux élections législatives, conférant au parti du président de la République 308 sièges, une majorité écrasante et historique dont la légitimité demeure néanmoins contestable. Dans ce contexte, ne faudrait-il pas repenser les modalités d’élection de nos députés ? (suite…)

« Secondary Residence », Julien Pacaud, 2012

L’égo et les couleuvres

Le journalisme sous Emmanuel Macron


Les liaisons dangereuses

En avril 2017, l’attaché de presse de M. Macron qualifiait Yann Barthès de « gros connard ». Quelques mois après, le président, fraîchement élu, interdisait à certains journalistes l’accès à l’Élysée. C’est vrai, quoi : un peu de tranquillité, ça ne fait de mal à personne, surtout quand on est haut placé. Ils font chier, quand même, ces journalistes, à vouloir informer leurs concitoyens !

Enfin, il faut admettre qu’ils sont quand même utiles, parfois. Surtout quand il s’agit d’éblouir le peuple : Macron s’amuse dans un sous-marin. Macron joue au tennis. Macron fait de la boxe. Macron s’est lancé dans le saut à ski, aussi : à grands renforts de com’, il dévale la pente glissante de la panoptique. Après tout, pourquoi se satisfaire d’un peu de contrôle, lorsqu’on peut tout surveiller ?

Contrôle surprise

Alors, bien sûr, ces abrutis de journalistes vont sûrement râler. Mais si ils le font, les macronistes ont trouvé la parade : ils leur disent que le président « a une pensée trop complexe » pour eux. Parce qu’en plus d’aimer la glisse, M. Macron est patineur artistique. Il adore ce genre de pirouettes. Un véritable sportif, qu’on vous dit. Quel homme.

C’est ainsi que, de glissades en glissades et de cabris en cabris, l’infatigable République En Marche annonce vouloir créer son propre média. L’idée est loin d’être novatrice : d’autres partis, bien avant celui de M. Macron, ont tenu un journal en leur nom. On se dit qu’on est en démocratie, et que, quand même ! on est loin d’une Pravda, d’un Adler. Quoique.

Je t’aime, moi non plus

« J’assume parfaitement de mentir » indiquait, le 12 juin dernier, Mme Ndiaye, conseillère en communication de M. Macron. Les fameuses fake news, mais version Louis la Brocante. Après les États-Unis, c’est donc au tour de la France d’entrer dans l’ère de la post-vérité, où les faits n’ont plus leur place. Dorénavant, tout se joue à l’égo. Ça tombe bien : le président français est très doué dans ce domaine.

Quelques minutes plus tard, Mme Ndiaye avouait posséder une liste noire des journalistes. Tous ceux qui écrivent des articles défavorables au gouvernement y entrent, et ne sont plus contactés. Au final, c’est vrai : on est loin d’une Pravda, d’un Adler. Simplement parce que les journalistes dissidents sont blacklistés, et non emprisonnés. Dommage : on aurait souhaité que de telles méthodes restent celles d’un autre temps.

Antoine Monchaux
Oeuvre d’en-tête : Julien Pacaud, « Secondary Residence », 2012

Les législatives, le dernier rempart contre le pouvoir du président ?

Au-delà du second tour résonne déjà les enjeux des élections législatives et avec elles, la possibilité d’une nouvelle cohabitation. Nombre d’éditorialistes politiques en font un véritable cauchemar quand, au contraire, certains juristes la réclament avec ferveur. (suite…)

           Le référendum : Image d’Épinal ou véritable arme démocratique ?

 

            Avec le retour du printemps vient l’éclosion des tulipes et des jonquilles, habillant les prairies alentour de couleurs vives et bariolées. Élection oblige, dans les pensées et les conversations, c’est une réflexion sur notre démocratie qui fleurit, nourrie par un contexte politique grisonnant et nauséabond ; on en oublierait presque le doux parfum des bégonias. En effet, les déceptions s’accumulent au milieu d’un cynisme politique décomplexé et il y a fort à parier qu’en mai prochain, la véritable surprise ne soit, non pas l’identité du nouveau président, mais bel et bien le score élevé du vote blanc et de l’abstention. Selon un sondage CEVIPOF, 81 % des Français ressentent de la méfiance, de la haine ou de l’hostilité à l’égard des hommes et des femmes politiques quand seulement 11 % des sondés leur témoignent des sentiments positifs. C’est donc moroses et contraints que beaucoup de citoyens vont se rendre aux urnes. Ce désamour, chaque Français, s’il n’en est pas victime, peut tout au moins en témoigner. Pour se convaincre, il suffira aux sceptiques de prendre le pouls auprès de leur entourage ou de saisir, au hasard d’une promenade dominicale, les invectives flottant çà et là dans l’air. Dans ce flot âpre et ardent de rancœurs amères, une solution émerge pour raviver l’enthousiasme des Français à l’égard de leur démocratie : le référendum. (suite…)

            Entre l’opinion publique et la presse, une confiance en peau de chagrin.

 

Fot. freeimages.com           

           

            La campagne 2017, si elle ne soulève pas le débat d’idées que l’on espérait, est au moins le théâtre d’une connivence historique entre les citoyens et la classe politique à l’encontre des différents médias. En effet, de droite à gauche, en passant par les extrêmes, électeurs comme candidats se déchirent sur tout mais s’accordent néanmoins sur un point : La presse est au service de l’adversaire. Ironie de l’arroseur arrosé, c’est aujourd’hui les journalistes français qui sont victimes d’un lynchage en public. Bien entendu, le terme ‘’Presse’’ est englobé dans un grand tout uniforme et le nom du favoris  change en fonction du bord politique interrogé. Marine le Pen accuse ainsi les journalistes d’être au service d’Emmanuel Macron. Certains militants d’extrême gauche affirment au contraire que c’est en faveur du front national que penche l’encre sur le papier. De son côté, François Fillon charge le gouvernement d’instrumentaliser sa mise en examen par le biais des médias et patati et patata. Quid de ce fourbi abscons ? Les médias défendent-ils un candidat en particulier ?

 

             Lors d’une rencontre syndicale entre les différents acteurs médiatiques, Benoît Hamon a jeté un grand froid en proposant une mesure visant à plafonner la part tenue par un actionnaire dans le conseil d’administration d’un organe de presse à hauteur de 40 %. Le constat a quelque chose d’orwellien : neuf milliardaires possèdent 80 % des médias en France. Dassault, Arnault, Bolloré, autant de noms scandés à longueur de manifestations mais jouissant toutefois d’un monopole insolent sur l’actualité française. Bien entendu, ces grandes fortunes ont des affaires dans divers secteurs économiques et l’on parlerait volontiers de conflit d’intérêts si la déontologie du monde des finances était aussi rigoureuse que celle exigée et espérée en politique. Une telle configuration est la porte ouverte à la valorisation d’un candidat au détriment d’un autre (un peu plus encore avec la suppression de l’obligation d’égalité de temps de parole) et par extension une grosse entrave à la démocratie. Cette sombre réalité reste à prendre avec réserve. Dans les faits, les choses s’avèrent plus complexes.           

 

            Si l’hégémonie de ces milliardaires leur donne les clés des grandes rédactions, le papier vendu en kiosque n’est pas pour autant le reflet de leurs lubies. Ouest France compte 63 rédactions pour 576 journalistes. On en compte près du double pour Le Monde. Une fois le rédacteur en chef désigné, l’influence des propriétaires s’arrête là (L’Agence France Presse milite actuellement pour que le rédacteur en chef soit nommé par l’ensemble de la rédaction et non par le Conseil d’Administration, mesure qui renforcerait un peu plus encore l’indépendance de l’ensemble des journalistes). Il y a dans un même journal, un grand nombre de protagonistes. Dire que l’ensemble de ces journalistes tomberait d’accord pour mettre en avant un candidat plutôt qu’un autre est une affirmation bancale et difficile à défendre. Rhétorique édulcorée ? L’idée n’est pas ici de se faire l’avocat du diable mais de ramener l’influence des dirigeants à ce qu’elle est, une conjoncture parmi d’autres. De plus, selon le Code du travail en vigueur, un journaliste peut imposer la publication de son article si celui-ci possède un intérêt médiatique. Le problème de la presse française ne réside donc pas seulement dans la prédominance d’un petit groupe d’actionnaires mais surtout dans une considération bien plus prosaïque : l’argent.

 

Le sociologue Pierre Bourdieu

            Comme d’aucuns savent, le milieu de l’actualité couvre les crises du monde autant qu’il est un monde en crise. De moins en moins de lecteurs, de plus en plus de médias gratuits ( Cnews, 20 minutes), tout cela participe à rendre la vie, voire la survie des grands journaux malaisée. Ces problèmes financiers obligent les médias à entrer dans une logique délétère pour la profession : celle du marchand de tapis. Le sociologue Pierre Bourdieu avait déjà mis le doigt sur le problème en 1996 dans son ouvrage Sur la télévision. La télé, tout comme la radio et les journaux, vit grâce à son rayonnement auprès des  consommateurs. Cette nécessité de plaire entraîne l’uniformisation et la marchandisation de l’actualité. Le secteur est dans une crise telle que les grandes entreprises achètent des plages publicitaires comme on donne l’aumône à un mendiant (quoi de plus étrange que cette campagne EDF, diffusée en boucle sur les chaînes de France télévision alors qu’aucun produit n’est mis en vente et que le groupe ne souffre d’aucune concurrence dans la distribution d’électricité ? ) L’attention est aujourd’hui portée sur la rentabilité de l’information. Dans une logique d’offre et de demande, l’article aguichant prime sur le pertinent.  Avec ces éléments en tête, peut-on affirmer que la grande attention portée à Marine le Pen et à Emmanuel Macron – chouchous des médias pour les Français selon un sondage IFOP – est d’ordre politique ? Ce sont également les deux qui caracolent en tête des sondages,  donc jouissant d’une plus-value intéressante pour quiconque en parle ; les sujets parfaits pour une presse indigente.

            Certains diront que leurs positions dans les sondages reflètent celles qu’ils occupent dans les médias, mais n’est-ce pas plutôt leur places dans les médias qui est la conséquence de celles qu’ils ont dans les sondages ? N’est-ce pas surévaluer le rôle de la presse sur les opinions ? Il y a fort à penser, selon Paul Lazarsfeld, que le milieu fait acte de prosélytisme bien plus que ne le font les médias. Il n’y aurait alors pas de candidat plébiscité par calcul politique mais tout simplement par logique commerciale ; mention spéciale pour le candidat Fillon, véritable best-seller de ce crue 2017. Rappelons au passage que Marine Le Pen a été allégrement bousculée lors des soupçons sur les financements de campagnes douteux qui font encore l’objet d’une enquête judiciaire. Le candidat d’ En Marche !  à dû quant à lui se mordre les doigts après ses déclarations sur la colonisation algérienne, en lisant les tribunes à son encontre relayées abondamment par les différents médias.

           

            En somme, nous voilà dans une situation fâcheuse. Un système médiatique en crise qui galvaude les lignes éditoriales au profit d’une rentabilité. Rentabilité de plus en plus difficile à atteindre car les citoyens se détournent des médias et de leurs informations qu’ils jugent tronquées. Tronquées, car la presse fait une sélection vénale de l’information.  Un effet boule de neige en fin de compte, qui ne sert que les journalistes amateurs et les blagueurs en tout genre, répandant sur le net une flux d’informations aussi loufoques que dangereuses. Le véritable problème de la presse est d’ordre économique et non éthique bien que l’un entraîne l’autre. Penser que la presse est au service d’un individu peut s’avérer faux voire dangereux car cela est en réalité l’arbre qui cache la forêt. Dans l’impasse, la presse va à vaut-l’eau, les poches vides et la caisse béante mais elle vaudra toujours mieux que les sombres sites d’informations trouvées au hasard d’une molle flânerie sur la toile.

 

 

 

Tristan Barra.