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Vers un état d’urgence permanent

Le projet de loi visant à faire entrer les mesures de l’état d’urgence dans le droit commun et ce, malgré l’efficacité toute relative de cet état d’exception, était discuté cette semaine dans l’hémicycle. Nombreux sont les juristes et les associations de défense des droits de l’homme qui s’inquiètent des conséquences d’une telle loi sur les libertés fondamentales des citoyens français.

« La sécurité est la première des libertés ». Ce slogan, sentant plus le sophisme bon marché que la maxime universelle, trouve un écho tout particulier en cette dernière semaine de septembre. Terminée l’attitude, très macronienne, du « ni pour, ni contre, bien au contraire. » Le candidat, devenu président, avance bille en tête, sans tendre l’oreille aux hostilités qui accompagnent chacune de ses réformes. Cette loi antiterrorisme n’échappera pas à la règle. Les sirènes d’alerte ont beau retentir, d’Amnesty internationale à la ligue des droits de l’homme, depuis le mois de juin, le gouvernement s’active à rédiger un texte permettant la sortie de l’état d’urgence, mesure enclenchée en 2015, à la suite des attentats du 13 novembre.

Pour ce faire, le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, entend tout bonnement entrer quatre mesures de cet état d’exception dans le droit commun. Juristes et associations s’indignent à l’unisson contre une nouvelle dérive sécuritaire quand, au contraire, l’ancien maire de Lyon défend un projet nécessaire et « musclé ». Mettre fin à l’état d’urgence en instaurant un état d’urgence permanent, voilà un raisonnement à vous laisser pantois. Quelles peuvent-être les conséquences d’un tel scénario ?

Perquisitions, assignations à résidence et périmètres de protection

Que les amoureux de la novlangue macronienne se réjouissent, même concernant la lutte contre le terrorisme, le gouvernement sait habilement choisir ses mots. Ainsi, on ne parlera désormais plus de perquisitions administratives mais de « visites domiciliaires » (selon le texte de l’Assemblée nationale). Si le terme a, au premier abord, quelque chose de presque romantique, la réalité qu’il désigne l’est nettement moins. Sur la base du seul soupçon, le ministre, le préfet ou le juge des libertés et de la détention, pourra ordonner la fouille d’un domicile et réclamer au terroriste présumé, ses codes et ses identifiants Internet.

Concernant l’assignation à résidence, Gérard Collomb à lâché du lest. En effet, le ministre de l’Intérieur a limité le périmètre minimal de cette assignation à la taille d’une commune, afin de permettre au suspect de continuer à exercer une vie professionnelle et familiale. Seront proposés, au choix, le port d’un bracelet électronique ou des pointages au commissariat qui devront être effectués sept fois par semaine et ce, en dépit d’une contre-proposition du Sénat visant à restreindre ce nombre à trois ; proposition évidemment balayée d’un revers de la main par l’Assemblée nationale, en parfaite intelligence avec un ministre de l’Intérieur, aussi rigoureux sur le plan sécuritaire que sa réputation le laisse entendre.

Autre mesure controversée, le droit de mettre en place « une zone de protection » lors de rassemblements, selon l’appréciation du préfet. Dans ce périmètre défini, la police pourra effectuer des contrôles aléatoires, fouiller les bagages et vérifier les identités. Les limites de ce périmètre de sécurité seront fixées par le préfet lui-même qui pourra également ordonner la fermeture de lieux de culte, susceptibles de promouvoir le terrorisme.

Une loi discriminante

Fondé sur le soupçon plutôt que sur la constatation de délits avérés, ce projet de loi risque d’exacerber, un peu plus encore, le sentiment de stigmatisation pour une partie de la population. Avec l’entrée en vigueur de ce texte, un musulman, en France, sera étiqueté « terroriste potentiel », bien plus que tout autre citoyen de l’hexagone. Malgré le lien manifeste entre radicalisation et stigmatisation, ce projet de loi nage à contre-courant en instaurant, implicitement, une population à risque. Depuis la mise en place de l’état d’urgence, 6 000 perquisitions administratives ont été autorisées, pour seulement 20 mises en examens. Des chiffres qui interrogent sur la pertinence des informations validant ces visites domiciliaires, et qui mettent en exergue le caractère profondément arbitraire de ces décisions.

Gérard Collomb promet que, contrairement à l’état d’urgence version François Hollande, ces nouvelles mesures cibleront les cas de « terrorisme ». Le floue demeure néanmoins sur l’utilisation qui pourrait être faite de cette arme sécuritaire sur le long terme. Le mot « terrorisme » est une notion à la sémantique assez vague, regroupant un « Ensemble d’actes de violences commis par une organisation ou un individu pour créer un climat d’insécurité » nous dit le Larousse. Les militants d’extrême gauche et d’extrême droite pourraient, entre autres, être concernés par ce projet de loi. C’est en tout cas l’analyse de Patrice Ribeiro, responsable du syndicat Synergie-Officiers, qui déclarait au journal Le Figaro : « dans le cadre de la terminologie d’une loi antiterroriste, […] ce qui est en cause, c’est bien la montée des radicalités ».

Si cet état d’urgence banalisé s’immisce dans le droit commun, nous sommes en droit de nous demander quelle utilisation en sera faite, dans plusieurs années, lorsque l’islamisme radical ne sera plus une source de terreur. Quelles seront, alors, les cibles susceptibles de se voir attribuer l’embarrassant sobriquet de « terroriste » ?

Un recul de l’état de droit


L’état d’urgence est une législation d’exception qui fût promulguée en 1955, dans un contexte d’extrême tension entre la France et le FLN (Front de libération nationale). À l’époque, le texte cristallise les oppositions. Raymond Guyot, député communiste, l’assimilait à « un projet de loi fasciste » permettant aux préfets d’obtenir un pouvoir proche de celui des dictateurs. Le caractère temporaire de cette mesure était alors mis en avant pour faire taire les oppositions.

Avec un tel passif, on comprend mieux les inquiétudes de Christine Lazerges, présidente du CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’Homme), qui, dans une interview accordée à Médiapart, considérait ce texte comme : « une grave régression de l’état de droit ». Faisant entrer dans le droit commun des mesures d’exception, cette loi banalise des règles allant à l’encontre des libertés fondamentales. Concernant La mise en place de périmètre de sécurité, on reste sceptique quant à l’utilisation abusive qui pourrait en être faite, notamment lors des mouvements de protestation sociale.

Raphaël Kempf fustige pour sa part une « loi des suspects ». À travers une tribune, publiée dans l’hebdomadaire Le Monde Diplomatique, cet avocat du barreau de Paris dénonce un texte qui va à l’encontre du principe de présomption d’innocence, principe pourtant cher à nos politiques quand ce sont leurs mains qui sont prises dans le pot de confiture. François Sureau, avocat victorieux de trois questions prioritaires de sécurité, considère, pour sa part, que ce projet de loi renverse la philosophie du droit en mettant à mal deux principes fondateurs : « Le premier de ces grands principes est que la liberté est la règle et la restriction de police l’exception. Le second est qu’on ne peut être privé de sa liberté que par la décision de quelqu’un d’indépendant au gouvernement. »

Faisant de tout citoyen un coupable potentiel, et autorisant le gouvernement à priver ce citoyen de sa liberté, le texte proposé par Gérard Collomb met en péril ces deux grands principes qui dictent la philosophie juridique actuelle.

Une efficacité relativement nulle

C’est, sans doute, le fait le plus consternant de toute cette affaire : « l’état d’urgence, tout le monde le sait, ne sert à rien, passé les premiers jours, en matière de lutte contre le terrorisme » glisse François Sureau aux journalistes de Médiapart. En effet, seules 0,3 % des perquisitions administratives ont conduit à des mises en examen. Un rendement ridicule au regard des dommages occasionnés pour les personnes soupçonnées, à tort (dont presque aucun signalement n’a été transmis au parquet) et de la dégradation des libertés individuelles, engendrée par cet état d’urgence, désormais permanent.

« Il semble que tous les attentats qui ont pu être déjoués l’aient été grâce au renseignement, pas grâce à l’état d’urgence ».

Le paradoxe va même plus loin. Selon Christine Lazerges : « les services de renseignements n’apprécient pas l’état d’urgence, notamment en cas de perquisition administrative chez un suspect qui, tout d’un coup, est rendu visible. Or, pour prévenir, c’est le renseignement qui est utile ». La président du CNCDH poursuit : « Il semble que tous les attentats qui ont pu être déjoués l’aient été grâce au renseignement, pas grâce à l’état d’urgence ».

À la lumière de tous ces éléments, le sondage Fiducial/Odoxa chiffrant à 57 % le nombre de français favorables à cette nouvelle loi de lutte contre le terrorisme, s’avère aussi curieux qu’inquiétant. Si la prédominance de l’affectif sur la raison pure, dans les débats concernant le terrorisme, explique en partie ce phénomène, l’individualisation grandissante de la société n’y est probablement pas étrangère non plus. De plus en plus repliés sur eux-mêmes, les citoyens du 21e siècle – et les Français n’y font visiblement pas exception- ont, sans doute, tendance à privilégier leur sécurité personnelle au détriment des droits fondamentaux et collectifs, séduis par le discours du « si l’on n’a rien à se reprocher, il n’y a à rien à craindre de l’état d’urgence ».

Une souvenir nous revient, tout en rédigeant ces lignes, celui des palabres, martelés au lendemain des attentats de Charlie Hebdo et du 13 novembre, affirmant que, par ces actes barbares et odieux, les soldats de l’Etat Islamique avaient voulu en découdre avec notre mode de vie et ce goût, si français, pour la liberté. En ce mois de septembre 2017, sous un ciel où se succèdent grisaille morose et froides éclaircies, nous sommes forcés d’admettre que ces zouaves ont plutôt bien réussi leur coup.

Tristan Barra

Sources : Médiapart/Challenges/Le Monde Diplomatique/Assembléenationale.fr/Le Figaro/Le Monde/

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Jerry Pinkey, « The Old Africain », 2005

Des astres togolais

Le Togo manifeste contre la dictature

Journée lacrymogène

Chaque jour, le soleil africain caresse les murs jaunis de Lomé. Radieux, comme à son habitude, il n’épargne aucun recoin de la capitale aux teintes sépia, véritable joyau togolais. Pourtant, en ce 19 août, l’astre peine à offrir sa lumière. Une épaisse fumée, grise comme un jour de pluie, se dégage des profondeurs de la ville. Quelques heures plus tôt, des émeutes ont éclaté. Alors, dans une impétueuse réponse, les grenades lacrymogènes ont fait de même. À peine commencée, la journée s’annonce déjà maussade.

Au milieu du tableau, quelques éphélides parsèment la grisaille. La fumée, bien que dense, ne parvient pas à dissimuler les tee-shirts rouges du Parti National Panafricain. En plissant les yeux, on peut distinguer quelques banderoles. « Ça suffit ! Nous voulons les réformes ! » revendique l’une d’entre elles. Rien de surprenant : voilà déjà 12 ans que le président Faure Gnassingbé est en fonction. Auparavant, son père, M. Gnassingbé Eyadema, avait régné sans partage durant 37 ans.

Aux origines du conflit

Devant ce régime cinquantenaire, le Parti National Panafricain et ses alliés militent pour le retour de la constitution de 1992. Cette dernière avait été modifiée en 2002, afin de permettre à Gnassingbé père de se représenter une enième fois, puis d’être relevé par son fils. Suite à ces rectifications, le principal opposant au régime, M. Fabre, n’a jamais pu accéder à la fonction présidentielle. Certes, deux élections présidentielles – à un seul tour – ont été organisées, mais Gnassingbé fils n’a jamais eu l’intention de céder sa place.

Ainsi, en 2010, la commission électorale modifiera au dernier moment le mode de transmission des urnes électroniques. L’opposition soupçonnait alors l’utilisation d’antennes pirates pour truquer le scrutin. Cinq années auparavant, en 2005, les Forces Armées Togolaises avaient fait irruption dans les bureaux de vote, afin de voler les urnes en défaveur du régime. Après plusieurs jours d’échauffourées, les forces de l’ordre feront taire toute contestation en exécutant plus de 400 opposants.

Répression chirurgicale

12 ans plus tard, les lieux des affrontements sont les mêmes. À Lomé, la silhouette du secrétaire général du Parti National Panafricain, M. Sama, se détache des volutes de fumée. Il s’écroule, touché de plein fouet par une grenade lacrymogène. Des policiers se jettent sur lui et le tabassent, avant de l’emmener au poste. Accusé de rébellion, il sera emprisonné le soir même. 60 autres dissidents le suivront à l’ombre, dans les geôles du gouvernement.

Il se fait tard. La fumée se dissipe, dévoilant le soleil couchant. Il caresse une dernière fois les murs jaunis de Lomé. À Sokodé, deuxième ville du pays, il fait presque nuit. La lune baigne deux cadavres de sa lumière. Deux militants, morts dans les affrontements. Jusqu’au bout, ils auront défendu leurs convictions et l’avenir de leur pays. Aujourd’hui, ils n’ont pas pu profiter de la lumière du soleil. Mais qu’importe : déterminés, ils ont illuminé leur propre chemin. Un chemin vers la démocratie.

Antoine Monchaux
Oeuvre d’en-tête : Jerry Pinkey, « The Old African », 2005 (détail)

Des nanoparticules retrouvées dans des bonbons pour enfants

Un nouveau scandale dans l’industrie agroalimentaire


Les industries agroalimentaires l’affirment à l’unisson : impossible de trouver la moindre trace de nanoparticules dans les marchandises qui gorgent les rayons des grands supermarchés hexagonaux. Le magazine 60 millions de consommateurs révèle pourtant, ce jeudi 24 août, avoir trouvé des traces d’oxyde de titane dans des gâteaux et des bonbons pour enfants.

Les résultats de leurs recherches sont saisissants. Dans l’ensemble des dix-huit variétés de gâteaux et de sucreries analysés, les membres de l’Institut National de la Consommation ont découvert des traces de cette nanoparticule dans l’additif E17. 10% dans les gâteaux de la marque Oreo, allant jusqu’à 100% pour le dessert « douceur vanille fruits rouges » de la gamme Monoprix.

L’impact de l’oxyde de titane reste encore à prouver. Les industries agroalimentaires ont néanmoins l’obligation d’indiquer, au dos de leurs emballages, la présence de cette particule dans l’additif E17, s’il en est composé à plus de 10%. Selon 60 millions de consommateurs, aucune des denrées incriminées n’en mentionnait l’existence. La raison ? Éviter d’éveiller, dans l’esprit du client potentiel, la peur de la maladie, sentiments offrant le fâcheux désavantage de faire dégringoler les ventes.

L’oxyde de titane est présent dans de nombreux produits du quotidien, notamment pharmaceutiques et cosmétiques. Dans le secteur alimentaire, il sert à augmenter la blancheur, à fixer l’humidité ou à empêcher l’agglomération des poudres.

 chariot

Déjà classées, en 2006, dans le groupe des cancérigènes potentiels par le Comité International de Recherche contre le Cancer, les nanoparticules d’oxyde de titane n’avaient pas été pour autant prohibées de l’industrie agroalimentaire. Le rapport du CIRC affirmait en effet que cette substance représentait seulement un risque sanitaire en cas d’inhalation, comme c’est le cas, par exemple, pour la poudre de bois. De ce fait, la présence de cette nanoparticule dans la nourriture ne semblait pas inquiéter les différents experts.

Cependant, en 2017, une expérience a mis en branle cette évidence. Les chercheurs de l’Institut National de Recherche Agronomique ont donné à des rats un additif E17. Celui-ci était riche à 50 % en nanoparticules d’oxyde de titane, soit le taux moyen présent dans les aliments ingérés par l’homme. Au bout de 100 jours, les chercheurs ont observé une augmentation des lésions bénignes dans le côlon des rongeurs, entraînant des cas de polypes. Ce phénomène, encore jamais constaté jusque-là,  remet en cause les certitudes des chercheurs.

Suite à ces découvertes, l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation avait vivement poussé le gouvernement, dans un rapport rendu le 4 avril 2017, à poursuivre les recherches sur les risques sanitaires liés à la présence de nanoparticules d’oxyde de titane dans différents produits alimentaires. Convoquant le principe de précaution, l’agence recommandait « de limiter l’exposition des consommateurs en favorisant des produits sûrs, dépourvus de nanoparticules ».

Ce scandale aura, on l’espère, le mérite de faire bouger les choses. Quand au sort qui attend les différents industriels mis en cause, le service de répression des fraudes à d’ores et déjà affirmé au journal l’Express qu’une enquête à grande échelle allait être menée. Espérons qu’ils possèdent, dans leurs locaux, un solide détecteur de mensonge. Car ces grandes firmes nourricières nous prouvent, une fois encore, qu’au pays du business, si l’argent est roi, la tromperie demeure son plus fidèle associé.

Tristan Barra

« Red Socks », Artur Muharremi, 1958

La morale dans les chaussettes

La loi pour la moralisation perd pied


Aux origines de l’excuse bidon

« Responsable, oui, mais pas coupable. » La célèbre locution, popularisée par les Inconnus, décrit non sans humour la politique française des années 90. À l’époque, pourtant, le téléspectateur d’Antenne 2 esquisse à peine un sourire. Il se verse un verre – un « torchon, chiffon, carpette », cela va de soi – puis l’avale d’une traite. Il a du mal à en rire : il sait que le Jeu de la Vérité Vraie n’est pas à l’origine de cette incartade.

En effet, quelques mois plus tôt, Georgina Dufoix, ministre des Affaires Sociales, justifiait des centaines de morts dans l’affaire du sang contaminé. « Je me sens profondément responsable. Pour autant, je ne me sens pas coupable, parce qu’à l’époque, on a pris des décisions dans un certain contexte, [ça] nous paraissait juste. » C’était pourtant évident : malgré tout le talent des Inconnus, seule une véritable personnalité politique pouvait inventer une telle escapade.

Faites ce que je dis, pas ce que je fais

Autres temps, même mœurs. L’actuelle ministre du Travail, Mme Pénicaud, était auparavant DRH de Danone. En 2013, l’entreprise lui demande de supprimer 900 emplois. Jusque là, rien de surprenant : l’opération est monnaie courante dans la rivière de l’argent. La DRH s’exécute. Quelques mois après, profitant de la montée des actions générée par le plan de licenciement, elle revend 55 000 stock-options. Elle s’arrogera alors un joli chèque de 1,13 millions d’euros.

Plus de 80 ans de SMIC net, engrangés en un jour, sur le malheur de 900 personnes. La manœuvre passe mal. Pourtant, rien d’illégal. Mme Pénicaud n’a rien à se reprocher : elle est de toute bonne foi. On est loin du délit d’initié qui lui est reproché. Peut-on, dans un système capitaliste, accuser quelqu’un de profiter d’une bonne occasion ? Pas vraiment. Ce qui peut être mis en doute, cependant, c’est la moralité de l’affaire. Surtout en pleines discussions sur la moralisation de la vie politique.

Des réformes contradictoires

« Immoral, oui, mais pas illégal. » C’est là, finalement, le seul moyen de justification de Mme Pénicaud. Car la ministre du Travail et son parti, la République en Marche, souhaitent faciliter les licenciements et revoir le plafonnement des indemnités prud’homales. Soi disant que, soulagés, les patrons embaucheraient de nouveau. Pourtant, les 20 milliards de chiffre d’affaires de Danone en 2013 n’ont pas empêché l’entreprise de licencier 900 cadres. « Le plaisir et la santé », qu’ils disaient.

Alors, voit-on apparaître un nouveau Jeu de la Vérité Vraie ? Pas sûr. Mme Pénicaud et son parti ne sont pas vraiment coupables de la situation actuelle. Cependant, en encourageant les pratiques cyniques des grandes entreprises, ils restent responsables de sa pérennité. Une fois n’est pas coutume, on en revient à l’excuse originelle : « Responsable, oui, mais pas coupable. » Tout à coup, la loi de moralisation semble bien inutile. Mais après tout, rien n’arrive à la cheville d’un mauvais politicien. Surtout pas sa morale, confortablement tapie au fond de ses chaussettes.

Antoine Monchaux
Oeuvre d’en-tête : Artur Muharremi, « Red Socks », 2013

Adrien Quatennens

Pouvoir excessif, légitimité douteuse et débat stérile

Faut-il revoir le mode de scrutin des élections législatives ?


    La belle prise de parole du jeune député Adrien Quatennens ou les énigmes de François Ruffin lancées à l’Assemblée nationale ont enflammé la toile ces derniers jours. Cependant, ces belles prestations orales des agitateurs de la France Insoumise ne sauraient masquer une réalité beaucoup plus sombre, l’opposition parlementaire sonne creux, incapable d’exercer son rôle de contre-pouvoir. En pleine discussion sur la future réforme du Code du travail, les différents députés d’opposition, de droite comme de gauche, se retrouvent dans l’incapacité d’agir.

    En effet, leurs amendements sont systématiquement refusés par une Assemblée nationale au teint monochrome. Le responsable de ce blocage démocratique n’est autre que le score élevé de LRM aux élections législatives, conférant au parti du président de la République 308 sièges, une majorité écrasante et historique dont la légitimité demeure néanmoins contestable. Dans ce contexte, ne faudrait-il pas repenser les modalités d’élection de nos députés ? (suite…)

« Secondary Residence », Julien Pacaud, 2012

L’égo et les couleuvres

Le journalisme sous Emmanuel Macron


Les liaisons dangereuses

En avril 2017, l’attaché de presse de M. Macron qualifiait Yann Barthès de « gros connard ». Quelques mois après, le président, fraîchement élu, interdisait à certains journalistes l’accès à l’Élysée. C’est vrai, quoi : un peu de tranquillité, ça ne fait de mal à personne, surtout quand on est haut placé. Ils font chier, quand même, ces journalistes, à vouloir informer leurs concitoyens !

Enfin, il faut admettre qu’ils sont quand même utiles, parfois. Surtout quand il s’agit d’éblouir le peuple : Macron s’amuse dans un sous-marin. Macron joue au tennis. Macron fait de la boxe. Macron s’est lancé dans le saut à ski, aussi : à grands renforts de com’, il dévale la pente glissante de la panoptique. Après tout, pourquoi se satisfaire d’un peu de contrôle, lorsqu’on peut tout surveiller ?

Contrôle surprise

Alors, bien sûr, ces abrutis de journalistes vont sûrement râler. Mais si ils le font, les macronistes ont trouvé la parade : ils leur disent que le président « a une pensée trop complexe » pour eux. Parce qu’en plus d’aimer la glisse, M. Macron est patineur artistique. Il adore ce genre de pirouettes. Un véritable sportif, qu’on vous dit. Quel homme.

C’est ainsi que, de glissades en glissades et de cabris en cabris, l’infatigable République En Marche annonce vouloir créer son propre média. L’idée est loin d’être novatrice : d’autres partis, bien avant celui de M. Macron, ont tenu un journal en leur nom. On se dit qu’on est en démocratie, et que, quand même ! on est loin d’une Pravda, d’un Adler. Quoique.

Je t’aime, moi non plus

« J’assume parfaitement de mentir » indiquait, le 12 juin dernier, Mme Ndiaye, conseillère en communication de M. Macron. Les fameuses fake news, mais version Louis la Brocante. Après les États-Unis, c’est donc au tour de la France d’entrer dans l’ère de la post-vérité, où les faits n’ont plus leur place. Dorénavant, tout se joue à l’égo. Ça tombe bien : le président français est très doué dans ce domaine.

Quelques minutes plus tard, Mme Ndiaye avouait posséder une liste noire des journalistes. Tous ceux qui écrivent des articles défavorables au gouvernement y entrent, et ne sont plus contactés. Au final, c’est vrai : on est loin d’une Pravda, d’un Adler. Simplement parce que les journalistes dissidents sont blacklistés, et non emprisonnés. Dommage : on aurait souhaité que de telles méthodes restent celles d’un autre temps.

Antoine Monchaux
Oeuvre d’en-tête : Julien Pacaud, « Secondary Residence », 2012

Les législatives, le dernier rempart contre le pouvoir du président ?

Au-delà du second tour résonne déjà les enjeux des élections législatives et avec elles, la possibilité d’une nouvelle cohabitation. Nombre d’éditorialistes politiques en font un véritable cauchemar quand, au contraire, certains juristes la réclament avec ferveur. (suite…)

           Le référendum : Image d’Épinal ou véritable arme démocratique ?

 

            Avec le retour du printemps vient l’éclosion des tulipes et des jonquilles, habillant les prairies alentour de couleurs vives et bariolées. Élection oblige, dans les pensées et les conversations, c’est une réflexion sur notre démocratie qui fleurit, nourrie par un contexte politique grisonnant et nauséabond ; on en oublierait presque le doux parfum des bégonias. En effet, les déceptions s’accumulent au milieu d’un cynisme politique décomplexé et il y a fort à parier qu’en mai prochain, la véritable surprise ne soit, non pas l’identité du nouveau président, mais bel et bien le score élevé du vote blanc et de l’abstention. Selon un sondage CEVIPOF, 81 % des Français ressentent de la méfiance, de la haine ou de l’hostilité à l’égard des hommes et des femmes politiques quand seulement 11 % des sondés leur témoignent des sentiments positifs. C’est donc moroses et contraints que beaucoup de citoyens vont se rendre aux urnes. Ce désamour, chaque Français, s’il n’en est pas victime, peut tout au moins en témoigner. Pour se convaincre, il suffira aux sceptiques de prendre le pouls auprès de leur entourage ou de saisir, au hasard d’une promenade dominicale, les invectives flottant çà et là dans l’air. Dans ce flot âpre et ardent de rancœurs amères, une solution émerge pour raviver l’enthousiasme des Français à l’égard de leur démocratie : le référendum. (suite…)

            Entre l’opinion publique et la presse, une confiance en peau de chagrin.

 

Fot. freeimages.com           

           

            La campagne 2017, si elle ne soulève pas le débat d’idées que l’on espérait, est au moins le théâtre d’une connivence historique entre les citoyens et la classe politique à l’encontre des différents médias. En effet, de droite à gauche, en passant par les extrêmes, électeurs comme candidats se déchirent sur tout mais s’accordent néanmoins sur un point : La presse est au service de l’adversaire. Ironie de l’arroseur arrosé, c’est aujourd’hui les journalistes français qui sont victimes d’un lynchage en public. Bien entendu, le terme ‘’Presse’’ est englobé dans un grand tout uniforme et le nom du favoris  change en fonction du bord politique interrogé. Marine le Pen accuse ainsi les journalistes d’être au service d’Emmanuel Macron. Certains militants d’extrême gauche affirment au contraire que c’est en faveur du front national que penche l’encre sur le papier. De son côté, François Fillon charge le gouvernement d’instrumentaliser sa mise en examen par le biais des médias et patati et patata. Quid de ce fourbi abscons ? Les médias défendent-ils un candidat en particulier ?

 

             Lors d’une rencontre syndicale entre les différents acteurs médiatiques, Benoît Hamon a jeté un grand froid en proposant une mesure visant à plafonner la part tenue par un actionnaire dans le conseil d’administration d’un organe de presse à hauteur de 40 %. Le constat a quelque chose d’orwellien : neuf milliardaires possèdent 80 % des médias en France. Dassault, Arnault, Bolloré, autant de noms scandés à longueur de manifestations mais jouissant toutefois d’un monopole insolent sur l’actualité française. Bien entendu, ces grandes fortunes ont des affaires dans divers secteurs économiques et l’on parlerait volontiers de conflit d’intérêts si la déontologie du monde des finances était aussi rigoureuse que celle exigée et espérée en politique. Une telle configuration est la porte ouverte à la valorisation d’un candidat au détriment d’un autre (un peu plus encore avec la suppression de l’obligation d’égalité de temps de parole) et par extension une grosse entrave à la démocratie. Cette sombre réalité reste à prendre avec réserve. Dans les faits, les choses s’avèrent plus complexes.           

 

            Si l’hégémonie de ces milliardaires leur donne les clés des grandes rédactions, le papier vendu en kiosque n’est pas pour autant le reflet de leurs lubies. Ouest France compte 63 rédactions pour 576 journalistes. On en compte près du double pour Le Monde. Une fois le rédacteur en chef désigné, l’influence des propriétaires s’arrête là (L’Agence France Presse milite actuellement pour que le rédacteur en chef soit nommé par l’ensemble de la rédaction et non par le Conseil d’Administration, mesure qui renforcerait un peu plus encore l’indépendance de l’ensemble des journalistes). Il y a dans un même journal, un grand nombre de protagonistes. Dire que l’ensemble de ces journalistes tomberait d’accord pour mettre en avant un candidat plutôt qu’un autre est une affirmation bancale et difficile à défendre. Rhétorique édulcorée ? L’idée n’est pas ici de se faire l’avocat du diable mais de ramener l’influence des dirigeants à ce qu’elle est, une conjoncture parmi d’autres. De plus, selon le Code du travail en vigueur, un journaliste peut imposer la publication de son article si celui-ci possède un intérêt médiatique. Le problème de la presse française ne réside donc pas seulement dans la prédominance d’un petit groupe d’actionnaires mais surtout dans une considération bien plus prosaïque : l’argent.

 

Le sociologue Pierre Bourdieu

            Comme d’aucuns savent, le milieu de l’actualité couvre les crises du monde autant qu’il est un monde en crise. De moins en moins de lecteurs, de plus en plus de médias gratuits ( Cnews, 20 minutes), tout cela participe à rendre la vie, voire la survie des grands journaux malaisée. Ces problèmes financiers obligent les médias à entrer dans une logique délétère pour la profession : celle du marchand de tapis. Le sociologue Pierre Bourdieu avait déjà mis le doigt sur le problème en 1996 dans son ouvrage Sur la télévision. La télé, tout comme la radio et les journaux, vit grâce à son rayonnement auprès des  consommateurs. Cette nécessité de plaire entraîne l’uniformisation et la marchandisation de l’actualité. Le secteur est dans une crise telle que les grandes entreprises achètent des plages publicitaires comme on donne l’aumône à un mendiant (quoi de plus étrange que cette campagne EDF, diffusée en boucle sur les chaînes de France télévision alors qu’aucun produit n’est mis en vente et que le groupe ne souffre d’aucune concurrence dans la distribution d’électricité ? ) L’attention est aujourd’hui portée sur la rentabilité de l’information. Dans une logique d’offre et de demande, l’article aguichant prime sur le pertinent.  Avec ces éléments en tête, peut-on affirmer que la grande attention portée à Marine le Pen et à Emmanuel Macron – chouchous des médias pour les Français selon un sondage IFOP – est d’ordre politique ? Ce sont également les deux qui caracolent en tête des sondages,  donc jouissant d’une plus-value intéressante pour quiconque en parle ; les sujets parfaits pour une presse indigente.

            Certains diront que leurs positions dans les sondages reflètent celles qu’ils occupent dans les médias, mais n’est-ce pas plutôt leur places dans les médias qui est la conséquence de celles qu’ils ont dans les sondages ? N’est-ce pas surévaluer le rôle de la presse sur les opinions ? Il y a fort à penser, selon Paul Lazarsfeld, que le milieu fait acte de prosélytisme bien plus que ne le font les médias. Il n’y aurait alors pas de candidat plébiscité par calcul politique mais tout simplement par logique commerciale ; mention spéciale pour le candidat Fillon, véritable best-seller de ce crue 2017. Rappelons au passage que Marine Le Pen a été allégrement bousculée lors des soupçons sur les financements de campagnes douteux qui font encore l’objet d’une enquête judiciaire. Le candidat d’ En Marche !  à dû quant à lui se mordre les doigts après ses déclarations sur la colonisation algérienne, en lisant les tribunes à son encontre relayées abondamment par les différents médias.

           

            En somme, nous voilà dans une situation fâcheuse. Un système médiatique en crise qui galvaude les lignes éditoriales au profit d’une rentabilité. Rentabilité de plus en plus difficile à atteindre car les citoyens se détournent des médias et de leurs informations qu’ils jugent tronquées. Tronquées, car la presse fait une sélection vénale de l’information.  Un effet boule de neige en fin de compte, qui ne sert que les journalistes amateurs et les blagueurs en tout genre, répandant sur le net une flux d’informations aussi loufoques que dangereuses. Le véritable problème de la presse est d’ordre économique et non éthique bien que l’un entraîne l’autre. Penser que la presse est au service d’un individu peut s’avérer faux voire dangereux car cela est en réalité l’arbre qui cache la forêt. Dans l’impasse, la presse va à vaut-l’eau, les poches vides et la caisse béante mais elle vaudra toujours mieux que les sombres sites d’informations trouvées au hasard d’une molle flânerie sur la toile.

 

 

 

Tristan Barra.