Auteur : panoramacafe

Le FMI critique l’économie libérale

Des récents rapports illustrent l’inclination nouvelle du FMI à remettre en cause l’efficacité des politiques économiques en vogue à travers le monde. Austérité, libre circulation des capitaux, défiscalisation des hauts revenus, l’institution basée à Washington nous alerte sur ces mesures aux conséquences dangereuses et dont les bienfaits pour la croissance demeurent incertains.

Les débuts de cette nouvelle ère sous les foudres de Jupiter se sont traduit pas une volonté de frapper vite et fort. Emmanuel Macron, souhaitant ardemment stimuler l’économie afin de relancer la croissance, après la flexibilisation du marché du travail et la suppression de l’ISF, a pour prochaine ambition d’assainir les dépenses publiques par le biais d’un large plan de transformation visant à réaliser 80 milliards d’euros d’économie d’ici 2022. Si les impacts positifs de la flexibilisation du marché du travail sur l’emploi furent relégués au rang des folles chimères par nombre de commentateurs, les réformes de l’ISF et de la fonction publique devraient, quant à elles, favoriser l’économie française à en croire le gouvernement. Or, c’est un tout autre son de cloche que les récents rapports du FMI (fond monétaire internationale) donnent à entendre. Les bénéfices de telles mesures sur la croissance y sont sujets à caution et c’est une réalité bien différente de celle à laquelle les grands dirigeants disent se plier qui nous est dépeinte.

Taxer les hauts revenus, un bienfait pour la croissance

Le dernier rapport en date résonne presque comme une contre-indication à la politique du chef de l’Etat. La suppression de l’ISF, entériné par les députés la semaine dernière et ayant grandement participé à affubler Emmanuel Macron du pseudonyme de « président des riches » serait l’erreur à ne pas commettre, selon le FMI. Dans ce rapport, les économistes de Washington assurent que : « La théorie de la fiscalité optimale recommande des taux marginaux d’imposition nettement plus élevés que les taux actuels, qui ont tendance à diminuer, pour ceux qui perçoivent les plus hauts revenus » avant de continuer plus loin : « Par conséquent, les pays développés ont peut-être la possibilité de relever les taux marginaux d’imposition supérieurs sans entraver la croissance économique ». Un conseil qui va à l’encontre du pragmatisme présidentiel, affirmant d’une part, que la France est un pays qui taxe trop ses « premiers de cordée », et, d’autre part, qu’une telle fiscalité serait néfaste pour la croissance.

Quand on allège la fiscalité sur les hauts revenus, les foyers les plus riches voient leur salaire augmenter tandis que l’Etat, lui, s’assoit sur une somme d’argent non négligeable ; somme ne pouvant, dès lors, plus contribuer à venir en aide aux moins fortunés, augmentant ainsi le risque de voir les inégalités se creuser un peu plus. Or, le rapport du FMI le souligne : « Si certaines inégalités sont inéluctables dans un système économique fondé sur le jeu du marché, des inégalités trop fortes peuvent fragiliser la cohésion sociale, créer des clivages politiques et, à terme, freiner la croissance économique ». Quelle-est la différence entre l’argent que l’on offre aux plus aisés et celui que l’on offre aux plus pauvres ? Les premiers épargnent et placent leur argent, parfois à l’étranger, quand les seconds, eux, dépensent et font vivre l’économie directe du pays.

Un constat qui soulève certaines interrogations quant à la pertinence des mesures fiscales adoptées depuis plusieurs décennies par les gouvernements successifs, mesures visant à alléger toujours un peu plus les taxes sur les revenus les plus élevés au nom de la croissance et de l’attractivité. L’OCDE note, pour sa part, une diminution progressive de la fiscalité sur les hauts revenus à partir des années 80, passant d’une moyenne de 62 % en 1981, à 35 % en 2015. Une aubaine pour les foyers aisés à travers le monde, dont les fortunes ne cessent d’exploser au détriment du reste de la population.

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« Moi, je ne crois pas à la jalousie française qui consiste à dire « ceux qui réussissent, on va les taxer, les massacrer » » confiait le chef de l’Etat, dimanche dernier, dans un entretient exclusif retransmis sur TF1. Nous passerons sur cette étrange rhétorique, assimilant « taxer » et « massacrer » pour souligner que, force est d’admettre, à la lumière des rapports du FMI, que la taxation de « ceux qui réussissent » relève davantage du bon sens que d’une quelconque jalousie gauloise, n’en déplaise aux sceptiques.

La libre circulation des capitaux, une arme à double tranchant

La libre circulation des capitaux est l’un des principes majeurs de l’économie libérale. Dans un article publié en juin 2016, titré : « Le néolibéralisme est-il surfait ? » trois économistes du FMI, Jonathan D. Ostry, Prakash Loungani et Davide Furceri, analysent les risques liés à ce phénomène. Si le trio d’experts ne rejette pas ce principe tout de go, soulignant l’effet bénéfique de la libre circulation de capitaux sur l’économie des pays en voie de développement, ils constatent néanmoins que cette libre circulation augmente les risques de crises économiques. En effet, sur 150 épisodes d’entrées massives de capitaux dans 53 pays émergents, 20 % ont conduit à des baisses de production, entraînant des crises économiques. Si l’ouverture financière ne constitue pas un risque de crack boursier à lui seul, il n’en demeure pas moins un élément constitutif. La libre circulation des capitaux permettrait donc de réduire les inégalités à l’échelle mondiale mais tout en fragilisant l’ensemble de l’échiquier financier.

C’est sans doute le revirement de cap le plus spectaculaire de l’institution présidée par Christine Lagarde. Après avoir préconisé l’austérité pour la Grèce lors de la crise de 2008, le FMI, porte huit ans après, un tout autre regard sur cette mesure économique. L’austérité serait une entrave pour la croissance d’un pays, freinant la consommation des ménages par la diminution des aides sociales ; augmentant le nombre de chômeurs en raison d’une réduction des effectifs dans la fonction publique ; diminuant, enfin, les revenus de l’Etat par la privatisation de divers secteurs d’activité. Conjugués ensemble, ces éléments donnent un cocktail amer et détonant. Tout le monde le sait, les lendemains de fête, ce sont les mauvais mélanges qui offrent les plus vilaines gueule de bois.

L’austérité n’est pas la panacée

L’austérité est une politique à court-termiste se souciant davantage du remboursement de la dette dans un temps restreint que de la relance réelle du pays. Une nette corrélation est par ailleurs chiffrée par les économistes du FMI, entre réductions des dépenses publiques et augmentations du chômage : « les épisodes d’assainissement budgétaire se sont plutôt traduits par des chutes que par des hausses de la production. En moyenne, un rééquilibrage de 1 % du PIB relève le taux de chômage à long terme de 0,6 point ». L’institution de Washington préconise un remboursement de la dette grâce à l’augmentation naturelle de la croissance plutôt que par un gain artificiel obtenu en serrant la ceinture du pays tout entier.

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Un constat qui a l’allure d’un mea culpa de la part de l’institution internationale. En effet, lors de la crise de 2008, elle préconisa, elle aussi, l’austérité pour sauver la Grèce de la faillite. Tandis que certains spécialistes proposaient une relance de l’économie grecque par l’augmentation des dépenses publiques, tablant sur un effet multiplicateur du retour sur investissement par une consommation croissante (selon le principe de l’économiste John Keynes) le FMI fit un calcul tronqué de ce taux multiplicateur, le chiffrant en dessous de 1, seuil minimal pour que cette opération fonctionne. C’est en partie ce calcul qui a validé la mise en place d’une politique d’austérité – en partie seulement, car le lobbying des grandes banques ainsi que la pression exercée par la chancelière allemande Angela Merkel y ont contribué pour beaucoup, comme le révélait l’ancien ministre de l’économie Grec, Yanis Varoufakis à l’hebdomadaire Marianne. Nous savons aujourd’hui –et le FMI lui-même le reconnait- que le taux de l’effet multiplicateur aurait pu être deux à cinq fois supérieure que celui calculé du côté de Washington. Nous connaissons tous les conséquences de cet arbitrage dans lequel le peuple grec n’a jamais eu son mot à dire : en 2015, le taux de pauvreté atteignait 46 % en Grèce.

Bien sûr, nombre de spécialistes n’avaient pas attendu le réveil du FMI pour dresser le même constat, mais cette prise de conscience du côté de Washington est un signal fort envoyé à l’ensemble des institutions européennes dans l’optique de, peut-être, freiner un peu cette course folle prônant toujours plus de marché pour toujours moins de contrainte.

Difficile, avec ces informations à l’esprit, de ne pas rire en écoutant le président s’autoproclamer chef de file des pragmatiques, n’obéissant qu’à la seule réalité du terrain, tandis que des études soulignent le caractère contre-productif de ses réformes. Difficile aussi d’entendre inlassablement que ce sont les pauvres gens touchant de généreuses aides mirobolantes, atteignant parfois même la moitié d’un SMIC, rendez-vous compte, qui sont les seuls responsables de tous les maux. Difficile enfin, de ne pas froncer les sourcils en écoutant Christophe Barbier et consorts, nous marteler que le monde marche dans le bon sens en brandissant habilement des chiffres devenus aujourd’hui des preuves aussi irréfutables que de saintes paroles. Mais nous ne sommes pas dupes de ces courbes, de ces sondages, et de cette mascarade.  « Si les chiffres ne mentent pas, les menteurs adorent les chiffres », glissait l’écrivain américain Mark Twain. Les temps qui courent nous prouvent, aujourd’hui, que cette sentence est d’or.

Tristan Barra

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Vers un état d’urgence permanent

Le projet de loi visant à faire entrer les mesures de l’état d’urgence dans le droit commun et ce, malgré l’efficacité toute relative de cet état d’exception, était discuté cette semaine dans l’hémicycle. Nombreux sont les juristes et les associations de défense des droits de l’homme qui s’inquiètent des conséquences d’une telle loi sur les libertés fondamentales des citoyens français.

« La sécurité est la première des libertés ». Ce slogan, sentant plus le sophisme bon marché que la maxime universelle, trouve un écho tout particulier en cette dernière semaine de septembre. Terminée l’attitude, très macronienne, du « ni pour, ni contre, bien au contraire. » Le candidat, devenu président, avance bille en tête, sans tendre l’oreille aux hostilités qui accompagnent chacune de ses réformes. Cette loi antiterrorisme n’échappera pas à la règle. Les sirènes d’alerte ont beau retentir, d’Amnesty internationale à la ligue des droits de l’homme, depuis le mois de juin, le gouvernement s’active à rédiger un texte permettant la sortie de l’état d’urgence, mesure enclenchée en 2015, à la suite des attentats du 13 novembre.

Pour ce faire, le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, entend tout bonnement entrer quatre mesures de cet état d’exception dans le droit commun. Juristes et associations s’indignent à l’unisson contre une nouvelle dérive sécuritaire quand, au contraire, l’ancien maire de Lyon défend un projet nécessaire et « musclé ». Mettre fin à l’état d’urgence en instaurant un état d’urgence permanent, voilà un raisonnement à vous laisser pantois. Quelles peuvent-être les conséquences d’un tel scénario ?

Perquisitions, assignations à résidence et périmètres de protection

Que les amoureux de la novlangue macronienne se réjouissent, même concernant la lutte contre le terrorisme, le gouvernement sait habilement choisir ses mots. Ainsi, on ne parlera désormais plus de perquisitions administratives mais de « visites domiciliaires » (selon le texte de l’Assemblée nationale). Si le terme a, au premier abord, quelque chose de presque romantique, la réalité qu’il désigne l’est nettement moins. Sur la base du seul soupçon, le ministre, le préfet ou le juge des libertés et de la détention, pourra ordonner la fouille d’un domicile et réclamer au terroriste présumé, ses codes et ses identifiants Internet.

Concernant l’assignation à résidence, Gérard Collomb à lâché du lest. En effet, le ministre de l’Intérieur a limité le périmètre minimal de cette assignation à la taille d’une commune, afin de permettre au suspect de continuer à exercer une vie professionnelle et familiale. Seront proposés, au choix, le port d’un bracelet électronique ou des pointages au commissariat qui devront être effectués sept fois par semaine et ce, en dépit d’une contre-proposition du Sénat visant à restreindre ce nombre à trois ; proposition évidemment balayée d’un revers de la main par l’Assemblée nationale, en parfaite intelligence avec un ministre de l’Intérieur, aussi rigoureux sur le plan sécuritaire que sa réputation le laisse entendre.

Autre mesure controversée, le droit de mettre en place « une zone de protection » lors de rassemblements, selon l’appréciation du préfet. Dans ce périmètre défini, la police pourra effectuer des contrôles aléatoires, fouiller les bagages et vérifier les identités. Les limites de ce périmètre de sécurité seront fixées par le préfet lui-même qui pourra également ordonner la fermeture de lieux de culte, susceptibles de promouvoir le terrorisme.

Une loi discriminante

Fondé sur le soupçon plutôt que sur la constatation de délits avérés, ce projet de loi risque d’exacerber, un peu plus encore, le sentiment de stigmatisation pour une partie de la population. Avec l’entrée en vigueur de ce texte, un musulman, en France, sera étiqueté « terroriste potentiel », bien plus que tout autre citoyen de l’hexagone. Malgré le lien manifeste entre radicalisation et stigmatisation, ce projet de loi nage à contre-courant en instaurant, implicitement, une population à risque. Depuis la mise en place de l’état d’urgence, 6 000 perquisitions administratives ont été autorisées, pour seulement 20 mises en examens. Des chiffres qui interrogent sur la pertinence des informations validant ces visites domiciliaires, et qui mettent en exergue le caractère profondément arbitraire de ces décisions.

Gérard Collomb promet que, contrairement à l’état d’urgence version François Hollande, ces nouvelles mesures cibleront les cas de « terrorisme ». Le floue demeure néanmoins sur l’utilisation qui pourrait être faite de cette arme sécuritaire sur le long terme. Le mot « terrorisme » est une notion à la sémantique assez vague, regroupant un « Ensemble d’actes de violences commis par une organisation ou un individu pour créer un climat d’insécurité » nous dit le Larousse. Les militants d’extrême gauche et d’extrême droite pourraient, entre autres, être concernés par ce projet de loi. C’est en tout cas l’analyse de Patrice Ribeiro, responsable du syndicat Synergie-Officiers, qui déclarait au journal Le Figaro : « dans le cadre de la terminologie d’une loi antiterroriste, […] ce qui est en cause, c’est bien la montée des radicalités ».

Si cet état d’urgence banalisé s’immisce dans le droit commun, nous sommes en droit de nous demander quelle utilisation en sera faite, dans plusieurs années, lorsque l’islamisme radical ne sera plus une source de terreur. Quelles seront, alors, les cibles susceptibles de se voir attribuer l’embarrassant sobriquet de « terroriste » ?

Un recul de l’état de droit


L’état d’urgence est une législation d’exception qui fût promulguée en 1955, dans un contexte d’extrême tension entre la France et le FLN (Front de libération nationale). À l’époque, le texte cristallise les oppositions. Raymond Guyot, député communiste, l’assimilait à « un projet de loi fasciste » permettant aux préfets d’obtenir un pouvoir proche de celui des dictateurs. Le caractère temporaire de cette mesure était alors mis en avant pour faire taire les oppositions.

Avec un tel passif, on comprend mieux les inquiétudes de Christine Lazerges, présidente du CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’Homme), qui, dans une interview accordée à Médiapart, considérait ce texte comme : « une grave régression de l’état de droit ». Faisant entrer dans le droit commun des mesures d’exception, cette loi banalise des règles allant à l’encontre des libertés fondamentales. Concernant La mise en place de périmètre de sécurité, on reste sceptique quant à l’utilisation abusive qui pourrait en être faite, notamment lors des mouvements de protestation sociale.

Raphaël Kempf fustige pour sa part une « loi des suspects ». À travers une tribune, publiée dans l’hebdomadaire Le Monde Diplomatique, cet avocat du barreau de Paris dénonce un texte qui va à l’encontre du principe de présomption d’innocence, principe pourtant cher à nos politiques quand ce sont leurs mains qui sont prises dans le pot de confiture. François Sureau, avocat victorieux de trois questions prioritaires de sécurité, considère, pour sa part, que ce projet de loi renverse la philosophie du droit en mettant à mal deux principes fondateurs : « Le premier de ces grands principes est que la liberté est la règle et la restriction de police l’exception. Le second est qu’on ne peut être privé de sa liberté que par la décision de quelqu’un d’indépendant au gouvernement. »

Faisant de tout citoyen un coupable potentiel, et autorisant le gouvernement à priver ce citoyen de sa liberté, le texte proposé par Gérard Collomb met en péril ces deux grands principes qui dictent la philosophie juridique actuelle.

Une efficacité relativement nulle

C’est, sans doute, le fait le plus consternant de toute cette affaire : « l’état d’urgence, tout le monde le sait, ne sert à rien, passé les premiers jours, en matière de lutte contre le terrorisme » glisse François Sureau aux journalistes de Médiapart. En effet, seules 0,3 % des perquisitions administratives ont conduit à des mises en examen. Un rendement ridicule au regard des dommages occasionnés pour les personnes soupçonnées, à tort (dont presque aucun signalement n’a été transmis au parquet) et de la dégradation des libertés individuelles, engendrée par cet état d’urgence, désormais permanent.

« Il semble que tous les attentats qui ont pu être déjoués l’aient été grâce au renseignement, pas grâce à l’état d’urgence ».

Le paradoxe va même plus loin. Selon Christine Lazerges : « les services de renseignements n’apprécient pas l’état d’urgence, notamment en cas de perquisition administrative chez un suspect qui, tout d’un coup, est rendu visible. Or, pour prévenir, c’est le renseignement qui est utile ». La président du CNCDH poursuit : « Il semble que tous les attentats qui ont pu être déjoués l’aient été grâce au renseignement, pas grâce à l’état d’urgence ».

À la lumière de tous ces éléments, le sondage Fiducial/Odoxa chiffrant à 57 % le nombre de français favorables à cette nouvelle loi de lutte contre le terrorisme, s’avère aussi curieux qu’inquiétant. Si la prédominance de l’affectif sur la raison pure, dans les débats concernant le terrorisme, explique en partie ce phénomène, l’individualisation grandissante de la société n’y est probablement pas étrangère non plus. De plus en plus repliés sur eux-mêmes, les citoyens du 21e siècle – et les Français n’y font visiblement pas exception- ont, sans doute, tendance à privilégier leur sécurité personnelle au détriment des droits fondamentaux et collectifs, séduis par le discours du « si l’on n’a rien à se reprocher, il n’y a à rien à craindre de l’état d’urgence ».

Une souvenir nous revient, tout en rédigeant ces lignes, celui des palabres, martelés au lendemain des attentats de Charlie Hebdo et du 13 novembre, affirmant que, par ces actes barbares et odieux, les soldats de l’Etat Islamique avaient voulu en découdre avec notre mode de vie et ce goût, si français, pour la liberté. En ce mois de septembre 2017, sous un ciel où se succèdent grisaille morose et froides éclaircies, nous sommes forcés d’admettre que ces zouaves ont plutôt bien réussi leur coup.

Tristan Barra

Sources : Médiapart/Challenges/Le Monde Diplomatique/Assembléenationale.fr/Le Figaro/Le Monde/

Derrière les chiffres du chômage, la mort de milliers de personnes.

Une étude de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) estime qu’entre 10000 et 14000 décès par an sont imputables au chômage. « C’est un problème de santé publique » déclarait, en mai 2016, Pierre Meneton, chercheur à l’Inserm, dans le journal Libération. Une cause de mortalité majeure dont le chiffre nous fait osciller entre la nausée et le vertige : 10000 à 14000 décès par an. À titre de comparaison, les accidents de la route emportent 3500 personnes chaque année. On aurait presque tendance à l’oublier, tant elle est analysée et commentée, mais derrière la courbe du chômage se cache une réalité, celle de millions de personnes en détresse.

Des maladies cardiovasculaires

Les raisons de ce taux de mortalité élevé sont multifactorielles et concernent autant la santé mentale que la santé physique. En effet, le non-emploi entraîne un ensemble d’habitudes de vie et de consommation : Le tabagisme, l’alcool, la mauvaise alimentation, la sédentarité, accroissant le risque de contraction de maladies cardiovasculaires. Les chercheurs ont également constaté un risque important de rechute de cancer et invitent les médecins généralistes à considérer les patients en situation de non-emploi comme une population à risque. « Pour les personnes en situation de chômage, le risque d’accident vasculaire cérébral et d’infarctus est augmenté de 80% au regard des actifs, pour les hommes comme pour les femmes » déclare les chercheurs d’une étude du CESE (Conseil économique social et environnementale).

Le suicide et le chômage, un rapport de cause à effet

Longtemps perçu, sous le prisme du romantisme, comme l’acte individuel par excellence, le suicide entre dans le champ du fait social à la suite de l’étude sociologique d’Emile Durkheim, en 1897. Au terme de ses recherches, Durkheim constate en effet que : « Le taux de suicide varie en raison inverse du degré d’intégration des groupes sociaux dont fait partie l’individu ». Dans le contexte de boom économique et de plein emploi propre à cette époque, le rapprochement entre chômage et suicide n’avait pas lieu d’être.

Un siècle plus tard, la conjoncture est tout autre. La crise économique de 2008 entraîne un grand nombre de licenciements, dans un même temps, on constate une augmentation du taux de suicide. Une autre étude de l’Inserm est, à ce propos, très parlante et permet de se faire une idée précise de cette triste corrélation. Dans le bulletin épidémiologique hebdomadaire du 6 janvier 2015, les chercheurs en arrivent à cette conclusion : quand le taux de chômage grimpe de 10 %, celui du suicide, lui, augmente de 1,5 %. L’Inserm estime donc que la hausse du chômage, relative à la crise qui a frappé la France de 2008 à 2010, a entraîné 548 suicides. L’institut de recherche explique que : « Par ailleurs, le contexte plus global de crise économique, caractérisé entre autre par une morosité et des perspectives à la baisse sur le marché du travail peut aussi être à l’origine de craintes de pertes d’emploi et donc de crises psychiques à l’origine de suicides ».

La stigmatisation, au cœur de ce fléau

C’est un leitmotiv aussi récurrent que délétère, le chômeur est un assisté qui profite de la providence de la France, cet Etat candidement magnanime. Résultat de cette désinformation politique, le chômeur est montré du doigt, considéré comme responsable de sa situation. Pour Gilles de Labarre, président de Solidarités nouvelles, cette stigmatisation des chômeurs est « une double peine » infligée à ces personnes souffrant déjà d’une situation économique difficile, mais qui, non content de devoir compter leurs sous au centime près, se voient juger sans concessions sur la place publique.

Ginette Herman, psychologue spécialisée dans la psychologie sociale, analyse dans son ouvrage Travail, chômage et stigmatisation, les conséquences de ce procès d’intention. Elle y affirme que le non-emploi entraîne de l’anxiété, une baisse de l’estime de soi et de la satisfaction. Elle met également en lien ces troubles psychiques avec le regard d’autrui. La psychologue belge estime ainsi que la stigmatisation du groupe sur l’individu se répercute sur l’image que l’individu se constitue de lui-même, faisant naître alors un sentiment d’auto-stigmatisation.

Un effet pervers

On reproche régulièrement aux personnes sans emploi de ne pas faire les efforts nécessaires pour améliorer leurs situations, mais le problème réside justement dans cette situation de non-emploi. Avec tous les troubles psychologiques qu’elle entraîne, la situation de non-emploi diminue les possibilités pour l’individu de retrouver un travail. En effet, différentes études soulignent que le chômage, en longue durée, ébranle la motivation et l’envie d’entreprendre. Les capacités cognitives, elles, s’en trouvent grandement altérées et le chercheur d’emploi rencontrera des difficultés à adopter l’attitude adéquate face à un employeur. En somme, plus une personne est au chômage, plus elle souffre psychologiquement et plus cette souffrance psychologique est vive, plus les chances de retrouver un emploi s’amoindrissent ; au bout de ce labyrinthe sans issue, le suicide s’impose pour mettre un terme à ce jeu de dupes absurde.

A la lumière de ces éléments, il sera important de suivre avec attention la future réforme du chômage prévu par le gouvernement pour le mois de septembre. Le chômage n’est pas qu’un sujet de plus visant à alimenter les débats de coin de table, il est un fait de société causant souffrance, divorces, destruction familiale, précarité et parfois la mort. Espérons que cette réalité, aussi sordide soit-elle, influence les technocrates du gouvernement lorsque l’heure viendra pour eux d’apposer leurs seings au bas d’une loi qui déterminera le sors de six millions de personnes, car nous pouvons l’affirmer sans trembler des jambes : là où il passe, le chômage tue.

Tristan Barra

 

Jerry Pinkey, « The Old Africain », 2005

Des astres togolais

Le Togo manifeste contre la dictature

Journée lacrymogène

Chaque jour, le soleil africain caresse les murs jaunis de Lomé. Radieux, comme à son habitude, il n’épargne aucun recoin de la capitale aux teintes sépia, véritable joyau togolais. Pourtant, en ce 19 août, l’astre peine à offrir sa lumière. Une épaisse fumée, grise comme un jour de pluie, se dégage des profondeurs de la ville. Quelques heures plus tôt, des émeutes ont éclaté. Alors, dans une impétueuse réponse, les grenades lacrymogènes ont fait de même. À peine commencée, la journée s’annonce déjà maussade.

Au milieu du tableau, quelques éphélides parsèment la grisaille. La fumée, bien que dense, ne parvient pas à dissimuler les tee-shirts rouges du Parti National Panafricain. En plissant les yeux, on peut distinguer quelques banderoles. « Ça suffit ! Nous voulons les réformes ! » revendique l’une d’entre elles. Rien de surprenant : voilà déjà 12 ans que le président Faure Gnassingbé est en fonction. Auparavant, son père, M. Gnassingbé Eyadema, avait régné sans partage durant 37 ans.

Aux origines du conflit

Devant ce régime cinquantenaire, le Parti National Panafricain et ses alliés militent pour le retour de la constitution de 1992. Cette dernière avait été modifiée en 2002, afin de permettre à Gnassingbé père de se représenter une enième fois, puis d’être relevé par son fils. Suite à ces rectifications, le principal opposant au régime, M. Fabre, n’a jamais pu accéder à la fonction présidentielle. Certes, deux élections présidentielles – à un seul tour – ont été organisées, mais Gnassingbé fils n’a jamais eu l’intention de céder sa place.

Ainsi, en 2010, la commission électorale modifiera au dernier moment le mode de transmission des urnes électroniques. L’opposition soupçonnait alors l’utilisation d’antennes pirates pour truquer le scrutin. Cinq années auparavant, en 2005, les Forces Armées Togolaises avaient fait irruption dans les bureaux de vote, afin de voler les urnes en défaveur du régime. Après plusieurs jours d’échauffourées, les forces de l’ordre feront taire toute contestation en exécutant plus de 400 opposants.

Répression chirurgicale

12 ans plus tard, les lieux des affrontements sont les mêmes. À Lomé, la silhouette du secrétaire général du Parti National Panafricain, M. Sama, se détache des volutes de fumée. Il s’écroule, touché de plein fouet par une grenade lacrymogène. Des policiers se jettent sur lui et le tabassent, avant de l’emmener au poste. Accusé de rébellion, il sera emprisonné le soir même. 60 autres dissidents le suivront à l’ombre, dans les geôles du gouvernement.

Il se fait tard. La fumée se dissipe, dévoilant le soleil couchant. Il caresse une dernière fois les murs jaunis de Lomé. À Sokodé, deuxième ville du pays, il fait presque nuit. La lune baigne deux cadavres de sa lumière. Deux militants, morts dans les affrontements. Jusqu’au bout, ils auront défendu leurs convictions et l’avenir de leur pays. Aujourd’hui, ils n’ont pas pu profiter de la lumière du soleil. Mais qu’importe : déterminés, ils ont illuminé leur propre chemin. Un chemin vers la démocratie.

Antoine Monchaux
Oeuvre d’en-tête : Jerry Pinkey, « The Old African », 2005 (détail)

Des nanoparticules retrouvées dans des bonbons pour enfants

Un nouveau scandale dans l’industrie agroalimentaire


Les industries agroalimentaires l’affirment à l’unisson : impossible de trouver la moindre trace de nanoparticules dans les marchandises qui gorgent les rayons des grands supermarchés hexagonaux. Le magazine 60 millions de consommateurs révèle pourtant, ce jeudi 24 août, avoir trouvé des traces d’oxyde de titane dans des gâteaux et des bonbons pour enfants.

Les résultats de leurs recherches sont saisissants. Dans l’ensemble des dix-huit variétés de gâteaux et de sucreries analysés, les membres de l’Institut National de la Consommation ont découvert des traces de cette nanoparticule dans l’additif E17. 10% dans les gâteaux de la marque Oreo, allant jusqu’à 100% pour le dessert « douceur vanille fruits rouges » de la gamme Monoprix.

L’impact de l’oxyde de titane reste encore à prouver. Les industries agroalimentaires ont néanmoins l’obligation d’indiquer, au dos de leurs emballages, la présence de cette particule dans l’additif E17, s’il en est composé à plus de 10%. Selon 60 millions de consommateurs, aucune des denrées incriminées n’en mentionnait l’existence. La raison ? Éviter d’éveiller, dans l’esprit du client potentiel, la peur de la maladie, sentiments offrant le fâcheux désavantage de faire dégringoler les ventes.

L’oxyde de titane est présent dans de nombreux produits du quotidien, notamment pharmaceutiques et cosmétiques. Dans le secteur alimentaire, il sert à augmenter la blancheur, à fixer l’humidité ou à empêcher l’agglomération des poudres.

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Déjà classées, en 2006, dans le groupe des cancérigènes potentiels par le Comité International de Recherche contre le Cancer, les nanoparticules d’oxyde de titane n’avaient pas été pour autant prohibées de l’industrie agroalimentaire. Le rapport du CIRC affirmait en effet que cette substance représentait seulement un risque sanitaire en cas d’inhalation, comme c’est le cas, par exemple, pour la poudre de bois. De ce fait, la présence de cette nanoparticule dans la nourriture ne semblait pas inquiéter les différents experts.

Cependant, en 2017, une expérience a mis en branle cette évidence. Les chercheurs de l’Institut National de Recherche Agronomique ont donné à des rats un additif E17. Celui-ci était riche à 50 % en nanoparticules d’oxyde de titane, soit le taux moyen présent dans les aliments ingérés par l’homme. Au bout de 100 jours, les chercheurs ont observé une augmentation des lésions bénignes dans le côlon des rongeurs, entraînant des cas de polypes. Ce phénomène, encore jamais constaté jusque-là,  remet en cause les certitudes des chercheurs.

Suite à ces découvertes, l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation avait vivement poussé le gouvernement, dans un rapport rendu le 4 avril 2017, à poursuivre les recherches sur les risques sanitaires liés à la présence de nanoparticules d’oxyde de titane dans différents produits alimentaires. Convoquant le principe de précaution, l’agence recommandait « de limiter l’exposition des consommateurs en favorisant des produits sûrs, dépourvus de nanoparticules ».

Ce scandale aura, on l’espère, le mérite de faire bouger les choses. Quand au sort qui attend les différents industriels mis en cause, le service de répression des fraudes à d’ores et déjà affirmé au journal l’Express qu’une enquête à grande échelle allait être menée. Espérons qu’ils possèdent, dans leurs locaux, un solide détecteur de mensonge. Car ces grandes firmes nourricières nous prouvent, une fois encore, qu’au pays du business, si l’argent est roi, la tromperie demeure son plus fidèle associé.

Tristan Barra

Clara Leon, « Madrid se Merece a Manuela », 2015

Manuela Carmena : une élue au service du peuple

    Installant la première femme au poste le plus important de la mairie de Madrid, l’élection de Manuela Carmena, le 13 juin 2015, a mis fin à un règne sans partage du PP (Parti populaire) long de vingt-six printemps. En plus de placer le citoyen au cœur de ses préoccupations, cette ancienne retraitée de soixante-treize ans réinvente la fonction de maire avec un style sobre et une implication politique en faveur des plus démunis.


Le parcours politique de Manuela Carmena commence en 1965. Elle adhère alors au Parti communiste espagnol, à l’époque interdit. La jeune femme n’en embrasse pas l’idéologie : « J’ai fait un pacte avec moi-même, j’adhère au parti communiste mais je ne suis pas communiste, je n’ai jamais voulu appartenir à personne, je me sens libre » confie-t-elle au journaliste d’Arte. Au même moment, elle décroche une licence de droit et choisit de défendre les intérêts des travailleurs et des détenus sous la dictature franquiste. Cette juriste de vingt-et-un ans montre ainsi déjà tout son courage et le désir de justice qui caractérisera son mandat à la mairie de Madrid, cinquante ans plus tard.

Après une défaite aux élections législatives de 1977, les premières depuis la chute du général Franco, elle se lance dans une carrière de juge et officie plus spécialement dans la lutte contre la corruption.Progressivement, elle monte les différents échelons pour terminer au poste de doyenne des juges de Madrid. Elle prend sa retraite en 2010 mais demeure très active en participant notamment au mouvement contestataire des Indignés sur la Puerta del Sol. C’est en 2015, sous la pression de ses camarades, qu’elle accepte, presque à contrecœur, de se présenter aux élections municipales, élections qu’elle remporte face à la candidate du Parti Populaire, Esperanza Aguirre. Commence alors pour cette ancienne retraitée une nouvelle vie qu’elle placera sous le signe du devoir citoyen.

Une élue à l’écoute

Très vite, son style tranche avec celui de ses prédécesseurs. La première mesure de la maire fraîchement élue : baisser son salaire de 55% ainsi que le nombre de voitures de fonction. En effet, señora Carmena n’a pas besoin d’une armée d’automobiles suréquipées, l’ancienne juge utilise les transports publics, bus et métro, comme elle le faisait avant son mandat, quand elle était une simple citoyenne au milieu de la foule. De même, pour les repas, n’espérez pas croiser l’élue dans les restaurants huppés de la capitale espagnole, madame les prend dans son bureau, à la mairie, en compagnie de son équipe. Les mauvaises langues parleront d’un coup de communication, mais celle qui se considère comme «une femme politique occasionnelle » exerce le pouvoir comme elle régit sa vie, avec franchise et sobriété.

Désireuse de garder le contact avec les Madrilènes, elle se rend tous les mois dans les quartiers populaires afin de rencontrer les habitants. Après le tour d’une école, d’une crèche ou d’une association, selon les obligations de l’agenda, elle se rend à la mairie de quartier afin de discuter de la politique municipale avec les citoyens. Tous peuvent alors lui partager leurs craintes ou leurs désirs. Une manière, pour l’ancienne juge d’application des peines, de faire participer le peuple à la politique de sa ville, elle qui considère la démocratie représentative comme limitée : « lorsqu’une personne est représentée par une autre, cela indique une certaine « faiblesse » du représenté. À force de rabâcher que la politique est un sujet difficile, on laisse les citoyens croire que d’autres sont plus qualifiés qu’eux pour régler leurs problèmes » déclarait-elle à Télérama. Un exercice du mandat aux antipodes des tendances en vogue dans les grandes capitales européennes.

Le social au cœur des préoccupations

Après la crise économique de 2008, l’Espagne essuie une crise du logement sans précédent. Une vague d’expulsions frappe alors les plus pauvres, laissant des milliers de familles sans domicile. La politique de relogement sera l’une des promesses phares de la candidate d’Ahora Madrid. Une fois élue, Manuela Carmena réussit à récupérer les logements vacants après des négociations intensives auprès des principales banques du pays. Le relogement est aujourd’hui en bonne voie, malgré les problèmes d’occupations illégales qui entravent encore la pleine réussite du projet. La maire de Madrid prévoit également la construction d’habitas sociaux, projet au combien important dans une ville qui abrite 16% de chômeurs pour trois millions d’habitants et qui, de plus, demeure la capitale européenne la moins bien équipée dans ce secteur immobilier.

Sur le plan écologique aussi, l’ex juge ambitionne de faire bouger sa ville. De passage à Paris, en marge de la conférence sur le climat, elle déclarait au journal Libération, le 4 décembre 2015, vouloir « repeindre Madrid en vert ». Pour ce faire, elle compte sur un développement des jardins partagés, une promotion des moyens de transport alternatifs et sur une interdiction des véhicules polluants dans le centre-ville. Durant son mandat, elle souhaite investir pas moins d’un million d’euros dans l’écologie. L’heure n’est pas encore au bilan et la route est encore longue pour celle qui avoue compter les jours avant de retrouver sa retraite tranquille. Force est d’admettre cependant qu’une politique écologique et sociale n’est pas nécessairement le gouffre financier que les économistes télévisuels nous promettent systématiquement. La mairie de Madrid à d’ailleurs réalisé une économie de près d’un milliard d’euros depuis la prise de fonction de sa nouvelle locatrice, un chiffre record qui devrait chatouiller les méninges des plus sceptiques.

Quand on l’interroge sur ses ambitions politiques, Manuela Carmena répond qu’elle n’en a pas. L’exercice de son mandat est un épisode de sa vie, il n’appelle à rien d’autre qu’à lui-même. Dans l’interview accordée à Télérama, l’ex magistrate s’indigne contre la politique de parti qui est à l’œuvre dans l’ensemble des démocraties du monde et n’épargne pas celui de Pablo Iglesias, soutient pourtant crucial dans son accession à la mairie de Madrid : «  Ce parti a désormais la même structure formelle que n’importe quel autre. Podemos aurait dû rester un mouvement, et ne jamais devenir un parti. Les partis finissent par vous broyer. » Plus qu’une façon de diriger un pays ou qu’une orientation idéologique c’est une véritable réflexion sur le système des démocraties occidentales que le mandat de cette ovni politique, issu de la société civile, nous invite à faire.

En remettant la notion de citoyenneté au cœur de son engagement, Manuela Carmena n’a-t-elle pas simplement débarrassée la fonction d’élu du folklore médiatique qui l’entoure partout ailleurs, de ces guerres de pouvoirs et de ces affaires de corruptions répétées ? N’est-elle pas un symbole de ce qu’est la démocratie ? Le pouvoir pour le peuple avec l’intérêt commun comme seule priorité. A l’heure où Podemos continu de s’embourber dans des oppositions internes, devenant inexorablement un parti comme un autre, la maire de la capitale espagnole nous montre que les plaintes des indignés, réclamant une politique différente, criant sur la Puerta del Sol un jour de mai 2011, ne se sont pas bêtement perdues dans le ciel brûlant de la Castille. Puissent-elles, un jour, venir résonner dans les oreilles de nos élus.

Tristan Bara
Oeuvre d’en-tête : Clara Leon, « Madrid se Merece a Manuela », 2015

« Red Socks », Artur Muharremi, 1958

La morale dans les chaussettes

La loi pour la moralisation perd pied


Aux origines de l’excuse bidon

« Responsable, oui, mais pas coupable. » La célèbre locution, popularisée par les Inconnus, décrit non sans humour la politique française des années 90. À l’époque, pourtant, le téléspectateur d’Antenne 2 esquisse à peine un sourire. Il se verse un verre – un « torchon, chiffon, carpette », cela va de soi – puis l’avale d’une traite. Il a du mal à en rire : il sait que le Jeu de la Vérité Vraie n’est pas à l’origine de cette incartade.

En effet, quelques mois plus tôt, Georgina Dufoix, ministre des Affaires Sociales, justifiait des centaines de morts dans l’affaire du sang contaminé. « Je me sens profondément responsable. Pour autant, je ne me sens pas coupable, parce qu’à l’époque, on a pris des décisions dans un certain contexte, [ça] nous paraissait juste. » C’était pourtant évident : malgré tout le talent des Inconnus, seule une véritable personnalité politique pouvait inventer une telle escapade.

Faites ce que je dis, pas ce que je fais

Autres temps, même mœurs. L’actuelle ministre du Travail, Mme Pénicaud, était auparavant DRH de Danone. En 2013, l’entreprise lui demande de supprimer 900 emplois. Jusque là, rien de surprenant : l’opération est monnaie courante dans la rivière de l’argent. La DRH s’exécute. Quelques mois après, profitant de la montée des actions générée par le plan de licenciement, elle revend 55 000 stock-options. Elle s’arrogera alors un joli chèque de 1,13 millions d’euros.

Plus de 80 ans de SMIC net, engrangés en un jour, sur le malheur de 900 personnes. La manœuvre passe mal. Pourtant, rien d’illégal. Mme Pénicaud n’a rien à se reprocher : elle est de toute bonne foi. On est loin du délit d’initié qui lui est reproché. Peut-on, dans un système capitaliste, accuser quelqu’un de profiter d’une bonne occasion ? Pas vraiment. Ce qui peut être mis en doute, cependant, c’est la moralité de l’affaire. Surtout en pleines discussions sur la moralisation de la vie politique.

Des réformes contradictoires

« Immoral, oui, mais pas illégal. » C’est là, finalement, le seul moyen de justification de Mme Pénicaud. Car la ministre du Travail et son parti, la République en Marche, souhaitent faciliter les licenciements et revoir le plafonnement des indemnités prud’homales. Soi disant que, soulagés, les patrons embaucheraient de nouveau. Pourtant, les 20 milliards de chiffre d’affaires de Danone en 2013 n’ont pas empêché l’entreprise de licencier 900 cadres. « Le plaisir et la santé », qu’ils disaient.

Alors, voit-on apparaître un nouveau Jeu de la Vérité Vraie ? Pas sûr. Mme Pénicaud et son parti ne sont pas vraiment coupables de la situation actuelle. Cependant, en encourageant les pratiques cyniques des grandes entreprises, ils restent responsables de sa pérennité. Une fois n’est pas coutume, on en revient à l’excuse originelle : « Responsable, oui, mais pas coupable. » Tout à coup, la loi de moralisation semble bien inutile. Mais après tout, rien n’arrive à la cheville d’un mauvais politicien. Surtout pas sa morale, confortablement tapie au fond de ses chaussettes.

Antoine Monchaux
Oeuvre d’en-tête : Artur Muharremi, « Red Socks », 2013

Adrien Quatennens

Pouvoir excessif, légitimité douteuse et débat stérile

Faut-il revoir le mode de scrutin des élections législatives ?


    La belle prise de parole du jeune député Adrien Quatennens ou les énigmes de François Ruffin lancées à l’Assemblée nationale ont enflammé la toile ces derniers jours. Cependant, ces belles prestations orales des agitateurs de la France Insoumise ne sauraient masquer une réalité beaucoup plus sombre, l’opposition parlementaire sonne creux, incapable d’exercer son rôle de contre-pouvoir. En pleine discussion sur la future réforme du Code du travail, les différents députés d’opposition, de droite comme de gauche, se retrouvent dans l’incapacité d’agir.

    En effet, leurs amendements sont systématiquement refusés par une Assemblée nationale au teint monochrome. Le responsable de ce blocage démocratique n’est autre que le score élevé de LRM aux élections législatives, conférant au parti du président de la République 308 sièges, une majorité écrasante et historique dont la légitimité demeure néanmoins contestable. Dans ce contexte, ne faudrait-il pas repenser les modalités d’élection de nos députés ? (suite…)

« Secondary Residence », Julien Pacaud, 2012

L’égo et les couleuvres

Le journalisme sous Emmanuel Macron


Les liaisons dangereuses

En avril 2017, l’attaché de presse de M. Macron qualifiait Yann Barthès de « gros connard ». Quelques mois après, le président, fraîchement élu, interdisait à certains journalistes l’accès à l’Élysée. C’est vrai, quoi : un peu de tranquillité, ça ne fait de mal à personne, surtout quand on est haut placé. Ils font chier, quand même, ces journalistes, à vouloir informer leurs concitoyens !

Enfin, il faut admettre qu’ils sont quand même utiles, parfois. Surtout quand il s’agit d’éblouir le peuple : Macron s’amuse dans un sous-marin. Macron joue au tennis. Macron fait de la boxe. Macron s’est lancé dans le saut à ski, aussi : à grands renforts de com’, il dévale la pente glissante de la panoptique. Après tout, pourquoi se satisfaire d’un peu de contrôle, lorsqu’on peut tout surveiller ?

Contrôle surprise

Alors, bien sûr, ces abrutis de journalistes vont sûrement râler. Mais si ils le font, les macronistes ont trouvé la parade : ils leur disent que le président « a une pensée trop complexe » pour eux. Parce qu’en plus d’aimer la glisse, M. Macron est patineur artistique. Il adore ce genre de pirouettes. Un véritable sportif, qu’on vous dit. Quel homme.

C’est ainsi que, de glissades en glissades et de cabris en cabris, l’infatigable République En Marche annonce vouloir créer son propre média. L’idée est loin d’être novatrice : d’autres partis, bien avant celui de M. Macron, ont tenu un journal en leur nom. On se dit qu’on est en démocratie, et que, quand même ! on est loin d’une Pravda, d’un Adler. Quoique.

Je t’aime, moi non plus

« J’assume parfaitement de mentir » indiquait, le 12 juin dernier, Mme Ndiaye, conseillère en communication de M. Macron. Les fameuses fake news, mais version Louis la Brocante. Après les États-Unis, c’est donc au tour de la France d’entrer dans l’ère de la post-vérité, où les faits n’ont plus leur place. Dorénavant, tout se joue à l’égo. Ça tombe bien : le président français est très doué dans ce domaine.

Quelques minutes plus tard, Mme Ndiaye avouait posséder une liste noire des journalistes. Tous ceux qui écrivent des articles défavorables au gouvernement y entrent, et ne sont plus contactés. Au final, c’est vrai : on est loin d’une Pravda, d’un Adler. Simplement parce que les journalistes dissidents sont blacklistés, et non emprisonnés. Dommage : on aurait souhaité que de telles méthodes restent celles d’un autre temps.

Antoine Monchaux
Oeuvre d’en-tête : Julien Pacaud, « Secondary Residence », 2012

Délation, pression psychologique, suicide : le quotidien lugubre du personnel hospitalier.

 

 

              Sous la lumière blafarde des néons de nos hôpitaux, la vie est loin d’être un long fleuve tranquille. Depuis des années, les avis de tempête dressés par les professionnels du secteur restent lettre morte auprès des gouvernements successifs. Seule la rubrique des faits-divers énonce un rappel brutal et régulier de la rudesse de ces métiers. En effet, quand les SOS s’essoufflent sans trouver d’échos, certains infirmiers tombent et meurent de leurs propres mains. Première victime des restrictions budgétaires pour combler le déficit de la sécurité sociale, le personnel de santé a vu, au fil des ans, ses effectifs diminuer tandis que le nombre de malades, lui, ne fléchit pas. Ainsi, en une dizaine d’années, les infirmiers ont assisté à la croissance de leurs tâches avec l’augmentation du ratio patient/soignant, variant par endroits du simple au double. Conséquence : une déshumanisation progressive de la profession et un personnel de santé au bord de la crise de nerfs.  (suite…)