Délation, pression psychologique, suicide : le quotidien lugubre du personnel hospitalier.

 

 

              Sous la lumière blafarde des néons de nos hôpitaux, la vie est loin d’être un long fleuve tranquille. Depuis des années, les avis de tempête dressés par les professionnels du secteur restent lettre morte auprès des gouvernements successifs. Seule la rubrique des faits-divers énonce un rappel brutal et régulier de la rudesse de ces métiers. En effet, quand les SOS s’essoufflent sans trouver d’échos, certains infirmiers tombent et meurent de leurs propres mains. Première victime des restrictions budgétaires pour combler le déficit de la sécurité sociale, le personnel de santé a vu, au fil des ans, ses effectifs diminuer tandis que le nombre de malades, lui, ne fléchit pas. Ainsi, en une dizaine d’années, les infirmiers ont assisté à la croissance de leurs tâches avec l’augmentation du ratio patient/soignant, variant par endroits du simple au double. Conséquence : une déshumanisation progressive de la profession et un personnel de santé au bord de la crise de nerfs. 

            «  Prendre soin de ceux qui nous soignent  » avait déclaré Marisol Tourraine dans un communiqué de presse, le 5 décembre 2016.  La phrase était alors lourde de sens au terme d’une année qui avait vu les suicides de cinq infirmiers en l’espace de trois mois. Surcharge de tâche, pression psychologique, angoisse de l’erreur médicale, autant d’éléments qui ont lentement dégradé les conditions de travail dans ce secteur. La réduction des effectifs a changé la relation entre les patients et les infirmiers, transformant le quotidien des gardes-malades en un éreintant marathon journalier. Pour la plupart des étudiants, le caractère humain de ce métier est à l’origine de leur orientation professionnelle. Très vite pourtant beaucoup déchantent, car la réalité du terrain est plus proche du travail à la chaîne que du service à la personne. L’augmentation croissante du nombre de patients par infirmier a rendu de plus en plus difficile la possibilité d’une communication entre les malades et le personnel hospitalier, empêchant l’accompagnement psychologique, tâche faisant pourtant partie du bagage des étudiants en blouse blanche. Certaines infirmières le chuchotent amèrement, les malades sont devenus de simples numéros. Cette croissance  n’est pas la seule cause de la dégradation des conditions de travail et l’attendrissante déclaration de Marisol Tourraine ne suffirait pas seule a exempter cette dernière de tout reproche. Dans son Pacte territoire-santé, l’ancienne ministre a inclus la possibilité pour les médecins de déléguer certaines tâches qui leur incombent au personnel de santé afin d’alléger leur emploi du temps étouffant et de lutter contre la diminution progressive du nombre de docteurs. Cette mesure a eu pour effet d’alourdir le travail des infirmiers et des aides-soignants en étendant leur domaine d’activité sans provoquer en retour une quelconque revalorisation des salaires. Ces deux facteurs conjugués sont non seulement néfastes pour les conditions de travail des infirmiers, mais délétères pour les malades eux-mêmes. La surcharge de tâches rend le soin moins méticuleux. Une étude publiée dans The Lancest confirme d’ailleurs l’augmentation du taux de décès en fonction du nombre de patients en charge, chiffrant ce taux autour de 7 % par tête de pipe. Plus le stress est présent, plus l’erreur médicale est proche et avec elle, le risque de poursuites judiciaires. «  Quand tu commences ce métier, tu ne sais pas si tu vas finir en prison  » confiait une infirmière à Bastamag. En Australie, une loi limite à quatre le nombre de patients par infirmier.

 

Hôpital, Lit, Médecin, Chirurgie                                                   

 

«  Parfois le midi on a même pas le temps de prendre une pause » Anne-lise pour Bastamag

           

            Mais si la déshumanisation est sensible entre les malades et le personnel de santé, les directions hospitalières semblent également rester de marbre face à la détresse de leurs employés. Depuis 2004,  le financement de nos hôpitaux se chiffre corrélativement aux activités qui y sont exercées. En d’autres termes, chaque soin est tarifé et un bilan est dressé en fin d’année pour évaluer le montant du financement à percevoir. Ce facteur est non négligeable car il explique en partie l’augmentation du nombre de traitements, la pression exercée sur les blouses blanches ainsi que la nécessité de renvoyer les patients le plus rapidement chez eux.  En effet, un patient se remettant d’une maladie sans nécessiter de nouvelles interventions demeure une fuite d’eau financière.  Cette logique commerciale n’est à l’évidence pas étrangère au déclin relationnel entre les employés et la direction. Même les commandes de matériel  subissent désormais les conséquences néfastes de cette obligation d’économie en étant acheté sans consultation de l’avis du personnel de santé. La recherche du moins cher conduit les infirmiers à travailler avec un matériel parfois inadapté. Autre conséquence de ces restrictions, la non-rémunération des heures supplémentaires. Dans le cadre de leur métier, infirmières et aides-soignantes se retrouvent régulièrement dans l’obligation de travailler plus que prévu. Ces heures supplémentaires ne sont désormais plus rémunérées, mais récupérées en heures de repos égales au nombre d’heures supplémentaires travaillées. L’organisation de l’hôpital et la crise des effectifs qui frappent en ce moment ce secteur d’activité rend illusoire toute tentative de récupération. De plus, le travail des infirmiers s’organise autour d’une alternance de tour de garde. Celui qui s’en va doit passer le relais à l’infirmier qui arrive afin de mettre au parfum son collègue sur ce qui s’est passé durant son absence. Il leur est donc impossible de partir en avance. Au bout d’un an, les heures cumulées sont supprimées si elles n’ont pas été utilisées, c’est le plus souvent le sort réservé aux heures supplémentaires.

Une individualisation du personnel.

            Enfin, entre les infirmières elles-mêmes, la solidarité recule. Elles sont confrontées régulièrement à la direction par l’intermédiaire d’un représentant, le cadre, pour effectuer une sorte de bilan de compétences. Ce bilan ne se fait pas directement entre la personne jugée et le cadre, mais par l’intermédiaire des autres membres du personnel de santé. Chaque infirmière interrogée se voit questionnée sur les compétences de ses collègues et participe ainsi directement à l’élaboration du bilan. C’est ce que l’on appelle purement et simplement de la délation. Tout est alors passé au crible : rapidité, efficacité, présentation. Certaines de ces infirmières peuvent même se voir rappeler à l’ordre pour le manque de sourire, ce qui signifie en substance : souffrez en silence et dans la bonne humeur. La perfidie va encore plus loin puisque les « bonnes infirmières » à savoir les plus coopératives, les moins rebelles, reçoivent différents avantages (primes, jours de congé). Cette organisation pousse les employés à rentrer dans une logique individualiste et les incite à la dénonciation. L’avantage pour l’hôpital est qu’elle endigue également toute tentative de rébellion.

            Le quotidien du personnel de santé n’est donc pas de tout repos. 70 % des personnes concernées estiment travailler dans de mauvaises conditions. On notera également les violences que cette profession composée à 90 % de femmes subit au quotidien, violence de la part des malades eux-mêmes, se trouvant le plus souvent dans un état psychologique fragile, mais également de la part des supérieures hiérarchiques, car depuis quelques années,  les affaires de harcèlement sexuel sont monnaies courantes dans les angles discrets de ces corridors stérilisés.  Muselées par l’impossibilité de faire grève, les différentes réformes tendent d’année en année à gâter toujours un peu plus les conditions de travail de ces personnes qui sauvent nos vies. On frappe allègrement sur l’hôpital car on sait pertinemment que celui-ci ne peut se défendre, sermon d’Hippocrate oblige. Sans doute, ce quinquennat n’échappera pas à la règle et convoquera pour se justifier l’argument magique du pragmatisme. Il faut s’adapter à la réalité du terrain,  à la réalité économique, les temps changent et il faut changer avec eux lanceront-ils sans doute crânement. Qu’ils se consolent en appelant cela pragmatisme, modernisme, ou que sais-je encore ; pourtant, frapper ceux qui ne peuvent se défendre, cela ne ressemblerait-il pas davantage à de la lâcheté ?

 

 

                                                                                                                      Tristan Barra.

 

 

 

 

 

 

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