Pourquoi les gens courent-ils pour avoir le tram ?

Il est 7h35, et comme tous les matins c’est la même scène, les gens courent. Non non, ce ne sont pas ces personnes étranges toutes de jaune fluorescent revêtues: les sportifs, mais des gens tous ce qu’il y a de plus normal (si tu remarques bien je viens de stigmatiser les sportifs, j’m’en fiche, c’est mon article). Ils sont propres sur eux (la plupart), ils ne semblent pas dérangés (la plupart) et pourtant ils courent. Ils ne courent pas pour rien, ils courent pour avoir le tram.

A force de les voir tous les matins, courir pour avoir ce tram qui ne semble avoir cure de leur envie de monter en lui, je me suis demandé si cela valait vraiment la peine de courir aussi avec eux. Créant ainsi un grand moment de communion, où tous ensemble nous partagerions le ridicule de courir, le matin, la tête dans le ***, exhibant aux yeux de tous nos capacités inversement proportionnelles à Usain Bolt dans l’art du sprint. Mais si ce n’est pour l’esthétisme que ces gens courent, pourquoi le font-ils donc alors ? Qu’est ce qui les poussent à vouloir à ce point monter dans ce tram ? Pourquoi le tram qui passe devant eux semble être précieux au point de devoir fournir un tel effort physique ?

Je ne suis tout de même pas idiot (si cette idée t’a effleuré, sache que je ne t’aime pas), je me suis vite rendu compte que ces gens devaient courir pour aller à leur travail. Se dépêcher d’aller travailler, une idée qui tout d’un coup m’est apparue autant, voire même plus saugrenue que celle de courir. Pourquoi se fatiguer pour aller travailler alors que travailler est déjà assez fatiguant. Il y a des causes pour lesquelles il est évident qu’il faut combattre, il y a aussi des moments où il faut courir, mais le travail, selon moi, n’en fait pas partie, pas actuellement en tout cas.

Le travail m’apparaît avant tout comme une malédiction pénible, quelque chose dont nous ne pouvons bien évidement pas nous soustraire, car il est une nécessité. Pourtant, de part son étymologie, le mot « travail » renvoie à un instrument de torture (ce qui n’est pas très sympa). Dieu condamne Adam au travail, châtiment du péché originel. Châtiment que nous subissons encore aujourd’hui. Le travail est depuis ce moment une nécessité vitale. Vitale dans le sens ou l’Homme, contrairement aux animaux, ne trouve pas dans la nature de quoi satisfaire ses besoins (les feuilles de vignes ça va deux secondes…) Nous sommes donc dans l’obligation de travailler pour avoir de quoi nous nourrir, nous habiller… Et inventer des machines qui subiraient cette torture à notre place n’est que repousser le problème, car il faut des Hommes pour les réparer et les construire (eh ouais, t’y avais pas pensé à ça!)

Partant de ce point de vue, il apparaît évident que le travail se place comme obstacle pour notre liberté, obligeant de pauvres gens à courir pour y aller. Pourtant, si le travail est vécu comme une contrainte, aujourd’hui (mais aussi dans le passé et sûrement pour longtemps encore) il est le moyen par lequel l’Homme s’affranchit de la nature, conquérant ainsi sa liberté et son humanité. Hegel ne m’a pas attendu pour le dire, il explique en effet que le travail, en m’apprenant à retarder le moment de la satisfaction de mes désirs (les loisirs si tu préfères) m’oblige à me discipliner. Dans l’effort qu’est le travail l’Homme devient peu à peu maître de lui, il se libère de ce qui est naturel en lui, ses instincts. Et se dresser contre la tyrannie des instincts (notre côté animal) n’est ce pas être libre et révéler notre humanité ? Le travail n’est donc pas un obstacle à notre liberté mais devient le moyen pour l’Homme de s’émanciper de la nature, lui permettant aussi de se révéler en tant qu’humain.

Car oui, le travail ne soit pas être synonyme de survie, et sa nécessité n’est pas qu’une contrainte. De par son travail l’Homme cultive et humanise la nature, mais se cultive aussi. Prenons l’exemple d’Hegel (un gars bien décidément) sur le maître et sur l’esclave. Le maître est celui qui vit sur le dos de ceux qui lui obéisse, sans avoir à utiliser ses dix doigts est finalement le vrai esclave (tel est pris qui croyait prendre). Alors que l’esclave qui lors de son effort se discipline et acquiert lentement mais sûrement un savoir faire devient maître de lui-même comme de la nature. Le travail devient un moteur évident de notre libération.

Tout cela est bien beau, mais il me faut aussi vous parler de quelque chose de beaucoup moins joyeux. Le travail est comme la force (dans Star Wars, pas dans tes biceps) il a deux côtés, celui, comme nous venons de le voir, qui est acteur de notre libération, mais aussi un côté plus noir, celui de l’aliénation. Il faut en effet différencier la personne qui se dépêche d’aller au travail parce qu’elle y est obligée, dans ce cas là le travail est un devoir auquel elle peut se soustraire, ou si elle y est contrainte, dans ce cas là elle est tenue par une force qui la dépasse à laquelle elle ne peut se soustraire. Car l’ouvrier qui est réduit à n’être qu’une force de travail, voit son travail l’appauvrir au lieu de l’enrichir : il ne peut pas acheter le produit de ses efforts. Il est transformé en une pièce d’un mécanisme qu’il ne peut pas maîtriser et dont il ne peut s’échapper, se soustraire. Alors, le travail, au lieu d’être une affirmation de soi et une libération comme l’a dit notre ami Hegel, devient un lieu d’aliénation, l’ouvrier est dépossédé de ce qui le constitue au profit d’un autre, ce qui entraîne son asservissement.

Nous en arrivons maintenant à la question qui fâche, mais aussi celle que nous nous posons tous : l’organisation capitaliste du travail (celle que nous vivons actuellement) va-t-elle dans le sens de l’aliénation ou de la libération ? Marx (un autre gars bien sympa) explique que le système capitaliste fait du propriétaire celui qui possède les moyens de productions (les machines) et non pas l’ouvrier, celui qui travaille sur ces machines, l’outil de son travail. Le système capitaliste, en ce sens, va donc privilégier le capital au travail. L’enrichissement  de la bourgeoisie est possible sans que celle-ci n’accomplisse le travail fait par les prolétaires, ce qui est pourtant la condition sine qua non de son enrichissement (l’enrichissement du prolétaire, tu suis?). Ainsi, en dépossédant le travailleur des ses moyens de productions et du produit de son travail, le capitalisme, au lieu de faire du travail un activité libératrice et formatrice, le rend aliénant. De plus dans les grandes industries et autres multinationales, l’ouvrier n’est pas maître de ce qu’il fait, mais pire encore sa force de travail elle-même est vendue et achetée comme une marchandise. Le travail devient donc aliéné en un double sens, premièrement parce que le travailleur le vend mais deuxièmement parce que le travailleur en vendant son travail s’aliène lui-même.

Mais alors pourquoi les gens courent-ils pour avoir le tram ? Question qui semble anodine, et pourtant… Dans notre société actuelle il est difficile de discerner celui qui se dirige gaiement ou à contre cœur au travail. La grande majorité des gens ne semblent pas y aller la fleur à la bouche. Tous les récits que nous voyons sur internet ou dans les journaux, de gens qui sont partis de chez eux, abandonnant tout, fait rêver. Cela fait rêver car ceux qui lisent ces articles ne pensent pas pouvoir un jour avoir la chance de faire comme eux: tout quitter « car tu comprends, j’ai un travail… » Ils vivent donc ce rêve par procuration. Mais il n’est pas trop tard pour tout arrêter, sortir de ce système capitaliste qui nous étouffe et nous aliène, il est encore temps de rendre au travail sa vocation première, celle de nous rendre libre et de nous permettre de nous affirmer dans ce monde non pas en tant que machines, mais en tant qu’êtres humains.

Maxime Page

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